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La Clau : le club Perpignan 2020, que vous présidez, aborde d’abord l’approche des élections municipales de mars 2014 par la voie économique. Mais, en marge, vous souhaitiez il y a peu une « société de confiance » pour Perpignan. N’est-ce pas un luxe face au chômage, à la sécurité et à la propreté ?

Romain Grau : Non, ce n’est pas un luxe, car la gestion de Perpignan appelle une approche générale, dans laquelle s’imbrique chaque aspect, puisque, vu de l’extérieur, notre ville est un laboratoire de problématiques. En observant le fonctionnement de nos structures municipales, je constate un cloisonnement des actions menées dans chacun des domaines. Il y a de bonnes idées, mais la feuille de route s’est un peu égarée au profit du court terme. Or, la ville mériterait une nouvelle intelligence globale, car nous affrontons le ressac avec une embarcation solide mais nous négligeons la tempête, soumise à des vents changeants.

Cette méthode de navigation induit un risque ?

Non, il n’y a aucun risque particulier, car le capitaine a un bon GPS, de bons matelots et de bons mousses ! Mais Perpignan est une ville complexe qui a besoin d’une attention autre qu’au coup par coup, pour préserver ses équilibres. Cela passe par des choses toutes simples, que les vieux Perpignanais ont connues, comme la sociabilité dans la rue, dans son quartier, la vie sans hantise de l’agression, la participation à une communauté de ville vers laquelle abondent les diversités. C’est d’ailleurs la meilleure forme d’intégration que je connaisse, à l’heure où le gouvernement cherche de nouvelles formules. On ne peut pas transplanter à Perpignan des réalités qui subsistent dans certains de nos villages, mais il n’est pas trop tard pour préserver et développer l’existant.

N’est-ce pas trop ambitieux pour une simple ville de 120.000 habitants ?

S’il n’y a plus d’ambition, il n’y a plus de politique au sens noble. Jean-Paul Alduy travaille sur un « archipel de communes » depuis l’Agglomération Perpignan Méditerranée, mais il ne faut pas négliger l’archipel interne, celui des quartiers et de leurs identités, d’abord liés aux paroisses, puis élargis aux secteurs qui croissent à vue d’oeil vers Pia, Cabestany, Saleilles, la route de Canet, Pollestres etc. Partout, la nécessité est de « faire de la ville » là où cela fait défaut, dans les zones résidentielles et dans les vieux quartiers. Que faire lorsqu’une habitante du quartier de la gare, qui se rappelle avoir été à Canet en tramway, m’explique combien elle aimerait que les gens se parlent encore ? Nous savons tous que l’anonymat a gagné les grandes villes, et même Perpignan, malgré sa taille modeste. Je le déplore, car habiter Perpignan doit signifier vivre dans une société qui respire et non pas qui se méfie. La vidéo-protection municipale doit s’étendre à 250 caméras, bien évidemment, car il existe une demande, mais la chose la plus précieuse serait que le besoin de caméras soit nul.

Quelle serait la méthode pour recréer cette harmonie si abstraite ?

C’est un aspect abstrait, oui, mais il fait la différence entre les villes. Cela peut s’appeler le bien-être ou l’harmonie, mais je considère que seule une volonté sur-mesure, pensée pour Perpignan avec les Perpignanais, permettrait de retrouver une ambiance plus agréable. Or, on ne peut pas décréter une ambiance, sous peine de vivre dans un décor de théâtre au pied de façades aux couleurs vives, dans une atmosphère surfaite. Ce sujet, bien plus sérieux, est fonction de cette intelligence globale dont je vous parlais. Vivre mieux à Perpignan, cela signifie renouer avec des valeurs d’entraide et de vraie proximité entre les gens, voire de bienveillance. Dernièrement, on appelle cela le dialogue intergénérationnel et la mixité sociale, ou « créer du lien », mais ces formules sont vaines, car le vocabulaire remplace l’action. La Politique de la Ville et la rénovation urbaine, régies au niveau national, tiennent leur rôle, mais c’est bien plus compliqué. Un projet de cette envergure, fondant une nouvelle politique municipale, impose un travail de fond sur le commerce, pilier des relations sociales dans tous les quartiers, notamment au centre-ville. Cela repose aussi sur le partage de la voie publique entre tous, sur les fêtes de quartiers, peut-être sur une charte dédiée. Autant d’occasions de se rencontrer, parfois de briser la glace, car nombreux sont les habitants « éloignés » de leurs voisins. Pour moi, adolescent dans un village à la fin des années quatre-vingt, cela paraît terrible ! Une conversation entre un retraité de quatre-vingts ans et un jeune de quinze ans est encore chose fréquente dans nos villages, comme en Espagne, en Italie ou au Maghreb, à l’identique de Perpignan en 1960. Ce genre de situations si ordinaires, devenues si précieuses dans une société évoluée, s’est effiloché, mais tout n’est pas joué.

On sent ici l’ancien élève de l’ENA doublé d’un enfant du pays. Retour vers le passé ?

Avec mesure. Je pense que les ministères et la force publique en général ne peuvent pas tout, que l’on ne peut tout décréter, comme par exemple la reprise du dialogue entre les gens, dans la rue, à la porte des commerces, dans les cafés ou à l’arrêt de bus. Cela serait ridicule. En revanche, vous remarquerez qu’une attitude civique comportant une attention, par une phrase ou un sourire, est toujours appréciée. A Perpignan, dire bonjour ou « adiu » dans la rue est encore possible, comme il y a 50 ans, sans méfiance outrancière, quand les enfants jouaient dans la rue et que les mamans se relayaient pour veiller sur eux. Les fragmentations de notre société sont réelles, on se connaît peu, mais ce modèle soudé est possible, et une mairie est en mesure, patiemment, de rétablir une cohérence, une vraie proximité. C’est évidemment une question de moyens, mais aussi d’ingénierie sociale. Il est nécessaire de réfléchir avec profondeur, pour obtenir un résultat très simple, une sorte de rééducation, sous peine de cloisonnement, de dépenses et de déperdition des efforts. Un plan d’action global, sur plusieurs années et en conscience de la « tempête » dont je vous parlais, signifierait aussi que, par-delà leurs origines, les habitants de la ville sont tous Perpignanais, symboliquement engagés par un contrat du vivre ensemble, un peu comme autrefois, mais avec les paramètres d’aujourd’hui. Là est le grand enjeu de Perpignan, dans lequel tout le reste s’imbrique, avec, en ligne de mire, la fin de l’insécurité et de l’impalpable sentiment d’insécurité.

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