Langue

L’exhumation d’archives musicales ne contente souvent que les amateurs avertis, à quelques exceptions près. Le nouveau et deuxième album posthume de Johnny Cash, qui serait plutôt un ensemble de documents pensés pour être édités, prouve le contraire, sur la ligne de « American VI », sorti en octobre 2007. Cette fois-ci, il s’agit de « American VI: Ain’t no grave ». Mais qui connaît vraiment Johnny Cash, cet Américain dont le retour de popularité a été le dernier chapitre de la vie, né en 1932 en Arkansas, lancé en 1955, avant de retomber au début des années 1970 ? Surnommé « l’homme en noir » en raison de ses tenues de scène, l’artiste s’est aussi distingué dans les rôles de speaker radio et présentateur de télévision. Mais pour les plus jeunes, il reste cet homme révélé en 1994, après le passage de quatre ou cinq cycles musicaux.

En 1993, en pleine époque grunge, Johnny Cash a 61 ans et n’est pas du tout branché. Sa maison de disques sort ses albums à reculons, en le flanquant de producteurs quelconques. Cash lui-même n’excelle pas, mais a encore envie, et l’invitation du producteur des Red Hot Chili Peppers, Rick Rubin, de lui faire enregistrer en guitare-voix quelques chansons qu’il aime, est l’étincelle du retour. De 1994 à 2002, l’ancienne star signe comme cela la série des « American Recordings » et prend sa revanche sur Nashville, qui l’avait salement oublié. De son vivant, quatre sorties d’albums s’enchaînent, tout en installant une seconde carrière. Puis Cash meurt, en 2003, un an après « American IV – The Man Comes Around », meilleur disque de cette série country acoustique aux accents de folk ténébreux. Lors des quatre derniers mois de sa vie, affaibli, Cash enregistre par épisodes, un peu tout le temps, jusqu’à produire un volume important, dont la dernière livraison est sortie le 22 février 2010.

Un vrai album, pas une archive morbide

Cet « American VI – Ain’t no grave », dont on pourra regretter la brièveté de 32:21, comprend des reprises de chansons, notamment de Sheryl Crow, car la démarche est bien d’entendre Cash interpréter les chansons qu’il aimait. « Ain’t no grave » est aussi le titre d’une chanson, dont le texte évoque la fin de vie, « Aucune tombe ne pourra retenir mon corps ». Cette fin obsessionnelle, prégnante, comporte le deuil inconsolable de son épouse de toujours, June Carter, partie en mai 2003, et sa propre mort, qui intervient en septembre : quatre mois avant de disparaître, atteint aux poumons et au cerveau, le maître donne ses ultimes sessions d’enregistrement, aux balades bouleversantes, désormais disponibles.

La grandeur de Johnny Cash, maintenant restituée, est celle d’une revanche saine, qui accompagne l’inscription de l’artiste au côté des dernières valeurs de la musique traditionnelle du XXe siècle américain. Loin d’une revendication de middle class qui tournerait en boucle depuis les années 1950, dont la bande originale aurait survécu aux époques, au rock, à la pop ou à l’électronique, la vie tout court éclate dans la pénombre. Dans ses derniers temps, Cash, qui avouait volontiers retrouver en studio toute la paix qu’appelait son destin, incarnait encore une certaine fierté américaine. Les 10 morceaux regroupés sur ce dernier album, nettement plus dépouillés et bouleversants que les précédents de la même série, racontent le spectacle de l’agonisant. Ressuscité peu avant de mourir, à l’issue d’une vie nourrie de paradoxes et d’ingratitudes, Johnny Cash semble alors respirer encore, peut-être dans l’Éternité.

Johnny Cash, « American VI: Ain’t No Grave ». (American/Universal). Sortie le 22 février 2010.

Partager

Icona de pantalla completa