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Fabriquer des sites Internet de prestige, des applications iPhone ou des solutions informatiques pour Rolls Royce Motor Car France, est possible en Roussillon. La preuve avec la société Square Partners,créée par un ancien étudiant de l’Université de Perpignan, Stéphane Sésé, qui voit loin tout en restant au pays. Son affaire, qui affiche 600.000 euros de chiffre d’affaires annuel, comporte aussi deux boutiques en ligne, « Châteaux Roussillon » et « Affiches de France ». Mais comment fait-il ?

Vous êtes né en 1967 et vous êtes de ceux qui ont contribué à inventer Internet…

Oui, mais d’abord, j’ai pas mal voyagé, ce qui m’a donné des idées. Après une maîtrise de sciences économiques et de gestion à l’Université de Perpignan, j’ai bougé, notamment à Berlin, où j’ai vu le mur tomber en 1989. Puis je suis parti travailler en Grèce, en Italie, en Israël, avec des petits boulots. Cela a été très formateur. Ensuite, j’ai décroché un stage aux Communautés Européennes de Bruxelles, puis à l’ONU, à New York. Ce voyage m’a ouvert les yeux. J’ai obtenu un DESS de Commerce extérieur, avant de faire un passage à la Banque de France, à Paris, en tant que stagiaire, puis au Ministère des Affaires étrangères, en tant que « Junior professional officer ». Ensuite, j’ai été embauché chez un leader de l’importation de fruits et légumes du Marché International Saint-Charles de Perpignan, en 1992.

En avril 1995, vous créez la première entreprise Internet de Perpignan. Intuition ?

J’ai découvert Internet en explorant les possibilités du Minitel, à l’Université de Perpignan, avec un ami étudiant, en 1989. Mais mon premier site, consacré à la Cathédrale de Narbonne, a été lancé en décembre 1994. En fait, j’ai été boosté par une affiche, « Le Roussillon, c’est fantastique », que j’ai composée en 1995, sur laquelle figure une trentaine d’entreprises du Pays Catalan, dont la Confiserie du Tech, les Bouchons Travet, les Eaux du Boulou et l’USAP. Puis j’en ai profité pour proposer la création d’un site aux marques présentes sur l’affiche. De nombreux chefs d’entreprises m’ont dit « Internet, on n’y comprend rien, mais on fonce ». Du coup, dès 1995, pas mal d’entreprises d’ici avaient un site, ce qui était très rare à l’époque. Nous étions précurseurs, notamment par le lancement du tout premier portail Internet français, Little-france.com, c’est à dire le premier « site présentant des sites ». Au niveau de ma structure d’entreprise, j’ai lancé une entreprise individuelle, « Premium Conseil et Développement », transformée en 1998 en la Société Anonyme Square Partners.

Aujourd’hui, 250 grosses références ont un site créé par Square Partners… Quel est l’état du marché ?

Actuellement, une centaine de personnes ou d’entreprises font des sites dans les Pyrénées-Orientales, à tous les prix, et parfois n’importe comment. Je suis favorable à cette concurrence car nous récupérons beaucoup de clients déçus, qui souhaitent une réelle prestation, et que nous informons. Nous disposons de cinq métiers différents, distribués sur une dizaine de salariés. Il faut maîtriser les réseaux sociaux, les évolutions des applications iPhone et iPad, assurer un vrai suivi de la clientèle, et évidemment êtes bons sur l’ergonomie des sites, le graphisme, et le référencement, pour faire connaître les sites sur la toile. Au niveau du marché, nous avons de la marge, car 80% des sites déjà réalisés, au niveau général, sont à refaire.

Vous restez le meilleur et le plus cher ?

Peut-être… Je suis mal placé pour le dire. Nous sommes le premier opérateur historique des Pyrénées-Orientales. Au niveau français, nous sommes une grande agence parmi les plus petites, mais j’ai toujours voulu conserver cette échelle, plutôt que d’avoir 70 salariés, pour rester proche d’Internet et ne pas me disperser.

Le XXe siècle a été celui de la fuite des cerveaux. Pourquoi et comment rester à Perpignan ?

Personnellement, je suis resté grâce à Internet. J’aurais pu partir dans la Sillicon Valley, où j’aurais pu peut-être développer davantage mon activité, car je me serais retrouvé dans une autre mouvance, mais je retiens les chevaux, depuis toujours. C’est évidemment une manière de rester auprès des miens et de mes racines, mais je ne me suis pas trompé. Beaucoup de « boîtes » qui travaillent dans l’Internet ont délocalisé. Comment faire pour rester ? Il est souvent très compliqué de revenir lorsqu’on est parti, ou alors on revient vieux, avec une vie vécue ailleurs. L’erreur, c’est de partir ! (rire). Dans mon entreprise, le turn-over n’existe pas, la fidélité entre les hommes est totale. C’est lié au management, qui n’est pas vertical, mais horizontal : je responsabilise tout le monde, tout le monde a son importance, et j’ai beaucoup de respect pour mes collaborateurs, c’est clair. Je veux qu’ils s’éclatent, c’est un moteur important. C’est pour cela que nous faisons beaucoup de choses nouvelles, nous repoussons les frontières de l’image et de la technologie, et nos talents restent ici.

Vous restez un cas à part, dans un territoire à part…

Oui, car la région connaît des difficultés, et le potentiel de proximité tend à s’épuiser. Donc, depuis 2 ou 3 ans, je vais chercher des marchés ailleurs, avec par exemple le Mémorial Charles de Gaulle, etc. Mais chercher des clients ailleurs est tout à fait possible pour les quelques agences de communication que nous avons à Perpignan en en Roussillon. Tiens, c’est un message que j’aimerais faire passer à travers La Clau : « Allons chercher des clients ailleurs », en France et à l’étranger, tout en restant ici.

Cet manque d’ouverture que vous insinuez n’existait pas à la grande époque de Byrrh, par exemple… Nous sommes devenus « locaux » ?

Malheureusement, mais il y a de l’espoir. Le principal défi est de faire rentrer des ressources ici, au maximum. Montpellier, Toulouse, font partie d’une première aire à explorer, avant de viser le reste. De nos jours, il faut savoir revenir au terrain, et ne pas passer tout son temps sur Internet. C’est ce que je mets en place avec « Châteaux-Roussillon », site de vente de vins que j’ai créé en 2009. Je suis en train de lancer un réseau de 100 commerciaux de vin, partout en France. Le but est de faire rentrer des devises en Roussillon. Dernièrement, quand je vois que des entreprises de Girona me demandent des services, je suis heureux. C’est de l’argent d’ailleurs qu’on rentre ici. C’est ça qui est important.

Quelles sont les dernières barrières entre Perpignan et Girona ?

Je devrais me dépêcher d’ouvrir des bureaux à Girona ! Dernièrement, le leader du bouchage naturel Mundial Cork, de Sant Feliu de Guíxols (province de Girona – ndlr), est venu nous chercher ici pour concevoir ses sites et applications Internet. C’est très révélateur, car cette entreprise a ouvert récemment une unité de production de bouchons à Reims, le pays du Champagne, et elle a souhaité passer par nous, pour la « French touch » catalane que nous incarnons. Malgré toutes les informations sur la crise, la Catalogne Sud représente 27% du PIB espagnol, à 25 km d’ici ! J’ai d’ailleurs davantage confiance en Girona qu’en Montpelier ou Toulouse, ou le marché Internet est par terre. Nous, ici, nous avons cette double-casquette de Catalans et Français, dont il faut profiter, car la France représente encore quelque chose en Espagne. Il existe une sorte de cousinage, qu’il faut exploiter à fond. Cette relation a souffert d’un problème énorme pendant des années, jusqu’à la mort de Franco, en 1975: nous avons été bloqués au Sud, et, à l’Est, nous avons la barrière de la mer. Pendant, il ne nous est resté que Montpellier et Toulouse, mais ça ne passait pas. En revanche, un Montpelliérain et un Toulousain profitent d’un disque plus ouvert. Moi, aujourd’hui, j’ai plutôt envie d’ouvrir mon disque au Sud, pour que ma démarche soit cohérente, évidemment avec le TGV.

Pour pénétrer les marchés du Sud, pas mal de gens du Roussillon croient judicieux de jouer une carte 100% catalane. Mais le Sud, bien que catalan, est surtout davantage connecté au monde que le Roussillon…

Je n’ai jamais joué cette carte-là une seule seconde. Je ne joue que la compétence, le reste n’est pas important pour les chefs d’entreprises. Personnellement, je ne parle pas catalan, mais plutôt castillan. Ils l’acceptent, car ils cherchent de la technicité, c’est tout. D’ailleurs, ce sont des rudes dans le cadre des affaires, ce sont des très bons, qui ne se laissent pas faire. Ce que je trouve là-bas, c’est des hommes qui entreprennent, avec lesquels on se comprend tout de suite. Il est très agréable d’avoir en face de soi des gens qui sont capables de prendre des risques, de rêver, d’y croire. Avec les mêmes envies et les mêmes ambitions, il faut deux secondes pour se comprendre, peu importe la langue. C’est bien plus agréable que rencontrer des gens qui vivent sur le passé, ou sur de la rente de capital.

Votre profil est courant à Figueres, Girona ou Barcelone, mais il reste rare en Roussillon. Dans la mesure où, politiquement, en Catalogne du Sud, même le Parti Socialiste est libéral, le problème vient de cette différence ?

En France, le libéralisme est constamment connoté à droite, et ça me gêne. Mon entreprise démontre qu’il ne peut pas y avoir de libéral sans social. Mes salariés s’épanouissent autant que possible, ils ne sont pas enfermés dans leurs fonctions. S’ils arrivaient ici tous les matins pour s’ennuyer, cela ne fonctionnerait pas. C’est parce qu’ils s’éclatent qu’on y arrive, et je dois, moi, leur donner tous les moyens pour qu’ils s’éclatent. Pour moi, les Catalans du Sud sont des Américains, qui ont galéré. Au fond de moi, je suis un peu un Américain, et mes parents se sont rencontrés à Perpignan, ville à laquelle je dois tout. C’est Perpignan qui m’a fait. Autant les Catalans, d’ici aussi, ont régné sur la Méditerranée, autant nous, ici, nous sommes éloignés de cet esprit, et je suis parfois ennuyé de rencontrer des chefs d’entreprise qui veulent rester petits, ne pas risquer. Mon plaisir est de rencontrer des gens qui créent, qui se cassent la gueule, parfois, pour mieux remonter la pente.

Entretien Vincent Dumas

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