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Il y a près de 30 ans, le couple Maillard a compris que la baisse de la consommation de pêches était due à la perte des saveurs. Il a relevé le défi de créer des variétés de caractère, jolies et pratiques à manger. Aujourd’hui, rien ne laisse transparaître que les 18 hectares d’arbres bordant la route Elne-Alénya, en plaine du Roussillon, sont l’épicentre d’un goût mondial. “Nos variétés sont plantées partout en Europe et sur les deux hémisphères, aux Etats-Unis, au Mexique, au Chili, dans tout le Maghreb, en Turquie et en Afrique du Sud”, avance Laurence Maillard, co-dirigeante de la société, avec son époux Arsène. Leur entreprise, qui rayonne sur la planète en intervenant dans l’alimentation quotidienne au Caire ou à Boston, emploie 15 personnes et a dégagé 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires en 2013.

Le génie de différencier le “beau fruit” du “bon fruit”

Pépiniéristes à Saint-Genis des Fontaines en 1986, les Maillard constatent que la quête esthétique menace les pêches. Il lancent le pari d’inventer “ce qu’attend le consommateur, ce que personne ne faisait”, certifie Arsène, désireux de “relancer la consommation et d’améliorer la rémunération des acteurs de la filière”. Ce passionné, qui a découvert dès 1948 les premières nectarines des “hybrideurs” américains, expérimente sans cesse. Dès l’origine, Agro Sélections, né en 1997 à Elne, a classé les saveurs en catégories acidulée, équilibrée, semi-douce et douçâtre. La semi-douce a été choisie car elle “correspond au goût universel le plus apprécié, avec une acidité entre 7 et 9, des sucres et des arômes”. Cette étape a requis “cinq fois plus de temps” qu’une étude ordinaire.

15 ans de patience pour obtenir une variété

Si les fruits à noyaux conçus en Roussillon nourrissent des millions de personnes dans le monde, le processus est complexe. Après la période d’hybridation, la mise en culture in vitro et la stratification, 30.000 à 50.000 hybrides sont plantés chaque année et la sélection, “très longue”, impose “entre 12 et 15 ans pour obtenir une variété”, reconnaît Laurence Maillard. Il faut aussi “énormément de patience, de rigueur et de passion” pour cette oeuvre sans manipulation génétique, dévouée au goût de fruits croquants et fondants. Le modèle économique de l’entreprise rappelle les oeuvres musicales ou littéraires, car, en tant qu’obtenteur, elle sous-licencie un réseau de pépiniéristes, appelés « éditeurs », pour multiplier ses innovations. Un Certificat d’Obtention Végétale assure la propriété intellectuelle, “comme le principe des royalties”, explique Laurence Maillard. Puis interviennent les producteurs, qui plantent les arbres et récoltent leurs fruits.

Une marque, et le projet de fruits roses

En 2012, l’entreprise du Roussillon a lancé sa marque, Régal’In, apposée pour le moment sur les emballages dans les supermarchés Edeka allemands, Waitrose au Royaume-Uni, Auchan, Intermarché ou Leclerc en France, ainsi que AlCampo en Espagne. Dans ses projets, Agro Sélections ambitionne des pêches à cueillir plus aisément et fraîches plus longtemps. Les expérimentations visent aussi une variété résistant aux bio-agresseurs, diminuant l’utilisation de produits phyto-sanitaires, et des fruits à robe entièrement rose, prisés des Asiatiques.

“Les fruits plats seront une révolution”

Agro Sélections Fruits est l’auteur de 100 variétés de pêches, nectarines, abricots, pommes et cerises, diffusées par un réseau international de pépiniéristes. Ses dernières avancées, un “travail colossal”, souligne Laurence Maillard, se portent sur des nectarines dont la production est élargie de fin mai à octobre. L‘entreprise, qui ne s’offre aucun temps de pause, oriente son principal programme de recherches actuel sur la “praticité de la consommation” et dispose en 2014 de la “gamme de pêches plates la plus large du monde”. Le sens de l’observation, propre aux pionniers, illustre encore cette avancée, car, en 1994, le couple Maillard a constaté que la facilité avec laquelle les consommateurs achetaient des paraguayos. Ces fruits plats, originaires de Chine, “pas forcément jolis, mais gustatifs”, ont été étudiés sans insistance par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) de Bordeaux. Agro Sélections y a cru davantage, en menant une “très forte innovation” en ce sens, bien que “les producteurs français n’y croient pas, au contraire des Espagnols”. Fermement engagée dans ces produits encore jugés étranges, l’entreprise mise sur une montée en puissance des paraguayos et des nectarines plates, quand elles seront plus présentables. “Je suis persuadée que les fruits plats vont révolutionner la consommation, comme la nectarine, qui a pris le dessus sur la pêche en 20 ans”, garantit Laurence Maillard, convaincue que ces variétés “prendront de très grosses parts de marché”.