POLITIQUE

Jordi Pujol embarrasse l'indépendantisme catalan

Le mouvement souverainiste, qui dépasse le cadre politique, doit évacuer la figure de l'ancien chef

Jordi Pujol, président du gouvernement catalan de 1980 à 2003 © Fondation Jordi Pujol
Jordi Pujol, président du gouvernement catalan de 1980 à 2003 © Fondation Jordi Pujol
Les aveux de l'ancien président de la Catalogne, Jordi Pujol, sur une évasion financière organisée vers l'Andorre et la Suisse, ont créé la stupeur dans son parti, Convergence Démocratique de Catalogne (CDC). La formation politique fondée il y a 40 ans se démarque se son ancien leader, dont le côté obscur apparaît dans une période politiquement sensible.
L'aveu effectué le 24 juillet par l'ancien président catalan, Jordi Pujol, est un écueil du processus indépendantiste catalan. La principale figure tutélaire de Catalogne, largement respectée dans l'ensemble de l'Espagne, a reconnu avoir perçu un héritage de son père, le banquier Florenci Pujol, en 1980. La même année, il accédait au pouvoir, avant d'être réélu six fois d'affilée à la présidence de la Generalitat de Catalogne. Au total, quatre millions d'euros se sont évadés vers la banque andorrane Andbank, mais 137 millions issus de commissions occultes seraient à l'abri en Suisse. Jordi Pujol, âgé de 84 ans, présente des résultats incontestables pour son territoire. Il a aussi dirigé un système au profit de sa famille. Retranché à Queralbs, à 4 km des Pyrénées-Orientales, dans la maison héritée par son épouse, il s'était auparavant reclus dans la villa de son fils Josep à Latour-de-Carol, dans la région de la Cerdagne.

Une figure indispensable, devenue encombrante

Jordi Pujol, intellectuel respecté, auteur de mémoires, incarcéré par le régime de Franco, interlocuteur des grands dirigeants européens des années 1980 et 1990, est le père de la Catalogne contemporaine. Son successeur Artur Mas, arrivé aux commandes en 2010, dirige le parti qu'il a créé dans la clandestinité en 1974, Convergence Démocratique de Catalogne (CDC). Artur Mas préside, comme Jordi Pujol en son temps, la coalition Convergence et Union (CiU), composée avec la formation démocrate-chrétienne Union Démocratique de Catalogne (UDC). Mais c'est avec une empreinte propre qu'il prolonge l'idée de Pujol résumée par la slogan implicitement souverain "Notre monde, c'est le monde", qui annihile le cadre national espagnol. S'il a montré une étoffe plus épaisse que celle d'un président régional, Pujol a quitté le champ politique médiatique. Mais il possède son Centre d'études, au coeur de Barcelone. Son ombre s'est éloignée de son parti et du gouvernement catalan, dont plusieurs ministres-conseillers étaient en poste sous ses mandats.

Jordi Pujol n'est pas la Catalogne

Pour le mouvement indépendantiste catalan, revigoré depuis 2010 en dehors des partis politiques, la secousse Pujol impose l'adage "Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain". Si la Catalogne politique et économique actuelle a été largement façonnée par l'homme le plus encombrant du moment, en poste jusqu'en 2003, la recomposition sociologique en cours favorise le parti politique indépendantiste Gauche Républicaine de Catalogne (ERC), aux commandes dans les années 1930. Dans un territoire dont ils ont accompagné la reconstruction générale, Jordi Pujol et son parti ont vu émerger une pluralité indépendantiste. CDC, détentrice de la plupart des 947 mairies sud-catalanes, des quatre députations et de la présidence du gouvernement autonome, reste incontournable. Mais le processus actuel a débordé cette franchise idéologique, de type social-libéral. Pour la suite, l'habileté du président Mas reposera sur la prise de distances avec son mentor, au prix d'un déchirement intime. Pour sa part, le numéro deux de CDC, Josep Rull, affirmait le 28 juillet : "Pujol doit comparaître naturellement devant la justice".
© Fundació Jordi PujolDe míting a Barcelona, 1977 © Manel Armengol© Lluís Carandell