MÉDIAS

Le nouveau journal Ara, une révolution pour la presse et pour la Catalogne ?

Le lancement d'un nouveau quotidien, "Ara", le 28 novembre, marque les années 10. Né en pleine crise de la presse, et générale, ce nouveau modèle peut répondre au nouveau paradigme de l’info, et hisser Barcelone à l’avant-garde.

Pré-maquette du journal Ara © Ara
Pré-maquette du journal Ara © Ara
Le 28 novembre 2010 sera probablement une date majeure en Catalogne, avec l'ouverture d'un nouveau cycle historique consécutif aux élections du Parlement de Catalogne, à Barcelone. Car en réalité la deuxième transition historique du territoire s'est terminée par une grande manifestation d'1,5 million de personnes favorables à une Catalogne émancipée, le 10 du juillet dernier, et des référendums populaires sur l'indépendance. La première transition, de la fin des années soixante-dix au début des années quatre-vingts, avait simplement installé l'autonomie au sein de l'Espagne, et par là-même la renaissance publique de la langue catalane. Le nouveau paradigme désormais défini s'apprête à trouver un point de départ dans le domaine de la presse, avec le même 28 novembre ce n'est pas un hasard, du nouveau quotidien multi-plateforme Ara ("maintenant"), qui s'annonce de la sorte : «Un nouveau monde est en train de naître, un nouveau journal naît aussi».

La crise de la presse est celle de la fin d'un monde

En Catalogne du Sud, à la fin des années soixante-dix et aux début des années quatre-vingt, une fois digéré le régime totalitaire de Franco, la transition espagnole vers la démocratie a favorisé l'arrivée du journal Le Periódico de Catalogne, dans la dynamique fédéraliste socialiste, et du quotidien Avui, dans la dynamique catalaniste, tandis que le nouveau pouvoir dirigé par le président catalan Jordi Pujol sauvait le journal ancestral La Vanguardia. Ce geste a d'ailleurs permis de panser les plaies, tout en faisant le lien avec le passé. Ces trois expressions ont jalonné une séquence historique fondamentale, désormais révolue. Le journal leader, El Periódico, subit une forme de perdition idéologique, tandis que le journal Avui se dilue, et résiste, en fusionnant avec El Punt. Parallèlement, La Vanguardia prévoit de lancer en 2011 une version en langue catalane, tout en perdant beaucoup d'argent. Si la crise de la presse est réelle, au niveau global et au niveau sud-catalan, au-delà du souci économique, ne s'agit-il pas de la fin d'un monde ? La réponse semble être affirmative. On assiste avant tout à l'effondrement d'un système idéologique qui condamne ses soutiens, comme le démontrent les exemples des journaux français Libération et Le Monde, tous deux fondés en 1945.

Naissance du journal d'après le XXe siècle

Le lancement du journal Ara accompagnement un changement de modèle, mais surtout de génération. Ce nouveau titre apparaît déjà comme le journal « d’après », selon ses instigateurs, c'est-à-dire un grand nombre de pointures de la presse sud-catalane, comme Carles Capdevila, Antoni Bassas, Albert Om ou Toni Soler. Tous sont nés dans les années 1960, ce n'est pas un détail, et illustrent à merveille ce changement générationnel post-vingtième siècle, c'est-à-dire post-Franco et post-1989. Une génération catalanophone sans complexes, qui a connu le début d’Internet. Biberonnés à Catalunya Ràdio ou TV3, médias publics, catalans et universels, ces acteurs ont pu s’y sentir à l’étroit, car leur génération maîtrise parfaitement ce nouveau monde médiatique. Certainement, elle voit plus loin, même au-delà de la crise économique actuelle, point de départ risqué mais ô combien symbolique.

Barcelone risque d'être trop en avance

Le journal Ara entend répondre à plusieurs exigences du nouveau paradigme, notamment technique, en lançant un média multiplateforme, c'est-à-dire en version papier, mais aussi avec un support web, notamment adapté aux formats portables, et performant, la presse Internet ayant sa logique propre. Annoncé par un manifeste, le nouveau quotidien veut associer une rigueur et une grande qualité journalistique autour de ses signatures chevronnées, ainsi qu'une logique 2.0 basée sur une forte participation et intéraction avec le lecteur. Là réside peut-être la plus grande inconnue, en fonction de la viabilité du modèle économique engagé, qui pourrait transformer Ara d'un effet d’annonce à une véritable mini-révolution, si ce nouveau média se connecte réellement avec la société catalane. Seul le succès pourrait faire d’Ara la référence, pour peu que cette publication saisisse l’air du temps et sache lire ce qui agite le monde, du multiculturalisme de nos sociétés à la crise économique mondiale, de la crise de l’identité à la crise de la démocratie. Depuis Barcelone, et surtout en catalan. Dans le concert européen, alors que le reste, Paris, Londres, Berlin ou Rome, peinent à décrire l’après, Barcelone pourrait se hisser à l’avant-garde ou être trop en avance par rapport à un nouveau modèle qui ne peut que naître aussi ailleurs.

Journal Ara : www.ara.cat
Carles Capdevila, director del diari Ara / DR