MÉDIAS

France 24 : chaîne universelle ou néocoloniale ?

50 ans après son indépendance de la France, la Côte d'Ivoire avertit Paris en coupant la chaîne française internationale pendant 10 jours. La TV, arme de conquête !

Journal télévisé de France 24 / Image France 24
Journal télévisé de France 24 / Image France 24
Cette saison, le pouvoir de la télévision se manifeste par l’arrêt des émissions, en Côte d’Ivoire, de la chaîne France 24. Cette mesure, prononcée le 22 février 2010 par les autorités gouvernementales ivoiriennes, a cependant été annulée le 2 mars par le Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA) du pays. Dans un climat politique tendu dans le pays africain, une telle coupure questionne la vision journalistique de la chaîne, à laquelle le CNCA reproche un "traitement non professionnel de l'information". L'information en question concernaient des troubles territoriaux : le 12 février, le président ivoirien, Laurent Gbagbo, a carrément dissout son gouvernement, reporté à plus tard l’élection présidentielle et stoppé les activités de la Commission Electorale Indépendante nationale, sur fond d’accusations de fraude sur les listes électorales. Puis, la répression d’une manifestation a provoqué la mort de sept personnes.

L’interruption de la diffusion d’un média n’est jamais anodine. Dans le cas ivoirien, dans un pays dont la politique, questionnable par définition, n’appartient au demeurant qu’à lui-même, l’histoire des colonies françaises transparaît sans effort. D’ailleurs, dès l’origine, l’organe se régulation des médias ivoiriens a annoncée une diffusion simplement « suspendue » en guise de « mesure conservatoire ». Pour mémoire, France 24 est née en 2006 du souhait émis dès 1987 par Jacques Chirac, dernier président de la République Française pleinement contemporain de l’ancien empire. Cette filiale de la société publique Audiovisuel Extérieur de la France veut ouvertement concurrencer le réseau américain CNN et son homologue britannique BBC, sur un créneau mondial également convoité par la chaîne qatari Al-Jazeera et la Chinoise CCTV-E&F. Chacun choisit ses terres de prédilection : dans le cas français, la francophonie est une zone géographique.

La francophonie est-elle dissociable de la France ?

Le fait que la Côte d’Ivoire, tout juste 50 ans après sa prise d’indépendance de la France, en vienne à une punition temporaire envers son ancienne tutelle, interroge directement sur l’ancienne métropole. La chaîne française d'information ultramoderne, employant 170 journalistes pour la plupart présents à Issy-les-Moulineaux, en région parisienne, était ainsi jugée, le 2 mars, par le site Mediapart, comme un média « qui propage une image très parisienne (…) de la France (…) et un fort penchant pour l’Afrique francophone avec des regards parfois encore condescendants, issus d’une culture colonialiste ».

Visant une centaine de pays, en anglais, en arabe et principalement en français, France 24, média en définitive peu connu en territoire métropolitain français, rappelle tout autant la puissance de feu de la Télévision, qu’une ambiguïté française. Car la francophonie reste intimement liée à la francité, incompatible avec la perception des Ivoiriens sur leur propre réalité, certes complexe et manipulée par leurs dirigeants, mais nationalement ivoirienne. Pénétrer les complexités du pays, puis les franciser pour les comprendre, avant de les restituer aux habitants du même pays, revient alors à remplacer l’ancienne mission civilisatrice par la transmission par satellite.

Dans une coïncidence étrange, cet investissement médiatique universaliste se développe alors même que le schéma des télévisions régionales en France, par sa pauvreté voire son ridicule, reste exceptionnel dans le monde occidental. Il s’agit alors non plus seulement de laisser les Ivoiriens tranquilles, mais également, pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’ancien premier ministre français, Michel Rocard, de « Décoloniser la province ».