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En 1966, alors qu’il était peintre comme tout le monde, Baldessari décide de prendre l’ensemble de ses tableaux et de les amener au crématorium. Les cendres lui sont rendues dans 9 boîtes, qu’il conserve précieusement. Avec une partie de celles-ci, il cuisine des cookies. “L’idée que ces tableaux retournent à la terre, grâce à la merde, me plaisait beaucoup” dit-il, en ajoutant “j’étais vraiment malade”. Démarche qui n’est pas sans rappeler celle de Pierro Manzoni, autre artiste conceptuel, qui vendit ses boites de “merda d’artista” au prix du gramme d’or (elles valent bien plus cher aujourd’hui!).

L’art est chose de l’esprit

Dès lors, Baldessari cherche à expurger tout formalisme de l’art: ni la peinture ni d’autres support de l’art ne comptent plus. Il s’agit simplement de mettre en exergue un concept, une idée, bref la quintessence de l’art, comme l’indique sa peinture “Everything is purged from this painting but art”. Mais pour de Vinci l’art n’était-il pas déjà « cosa mentale » ? Avec d’autres artistes américains, il fait donc émerger cette avancée décisive comme un souffle de liberté, initié déjà par le cultissime Marcel Duchamp. Il faut, à ce sujet, penser à Joseph Kosuth, pape de l’art forgé avec des mots, ou, plus près de nous, au groupe Fluxus. Encore aujourd’hui, pas un jeune artiste ne peut ignorer les œuvres décisives de gens comme Robbert Filliou, Félix González-Torres ou Robert Morris.

Il critique la vidéo, sur une vidéo

« I will not make any more boring art » en 1971 est une vidéo où l’on voit Baldessari copier à la main, comme un élève puni, la même phrase: I will not make any more boring art. Outre l’ironie de reprendre le cliché populaire de l’art moderne incompréhensible et ennuyeux, Baldessari met en exergue l’aspect scolaire de tout art. Il faut savoir à quoi il pense: les premières vidéos font leur apparition dans les galeries d’art. Or, lui-même les trouvant très ennuyeuses, il décide de s’en moquer… Dans une vidéo ! Celle-ci l’est-elle aussi? Baldessari l’espère bien, car ainsi elle ferait mouche. Il ne cesse, dans son oeuvre, de jouer de tels paradoxes.

36 clichés pour une oeuvre, en 1973

« Throwin 4 Balls in the air to get a straight line », 1973. C’est son ex-femme, Carol, qui a pris ces photographies. On voit le ciel bleu éclatant de Californie sur le fond duquel se détachent quatre balles rouges en l’air, et la main qui les a lancées. Le projet de l’artiste est de réaliser une figure géométrique en les lançant. Chaque tentative est photographiée. L’exercice est réalisé 36 fois, car il y a 36 poses sur une pellicule photo. La qualité des photographies d’ailleurs importe peu: Baldessari n’est pas un photographe technicien. Il ne recherche pas la belle image, mais la belle idée, derrière l’image. Peu lui importe, dit-il, qu’il y ait des gris dans les noirs au tirage ! La démarche de lancer les balles en l’air comme un défi à la gravité met en scène la volonté de créer une forme à partir de ce qui n’en n’a pas, ce qui est le principe même de l’art. On voit aussi les ratés et les hésitations, comme si l’on était dans l’atelier de l’artiste, au lieu de ne considérer que l’oeuvre finie. Une des 36 tentatives est d’ailleurs assez fructueuse car on voit se former une ligne presque parfaite. Elle aura duré le temps d’une fraction de seconde. Et le cliché l’immortalise.

Pourquoi prendre une photographie ?

Baldessari récupère surtout les images déjà présentes dans le commerce ou dans la presse. Il fait cela comme s’il s’agissait d’outils et non pas, comme Andy Warhol, dans un but cynique ou politique: “Si j’ai besoin de l’image d’une maison et que j’en trouve une qui existe, pourquoi devrais-je aller en faire une photographie?”. Si le propos de Baldessari était de montrer une belle photo, il devrait la faire lui même en tant qu’artiste. Mais il n’est intéressé que par la signification de la maison. Cette rétrospective à Barcelone, la première en Europe, est organisée en collaboration avec la très importante Tate Modern de Londres. Le MACBA confirme ainsi sa position parmi les musées les plus importants d’Europe, et sans doute du monde. Il faut y courir, pour découvrir ou redécouvrir les oeuvres de l’un des derniers grands de l’art conceptuel encore vivants. Pour Baldessari, faire de l’art, c’est “essayer de comprendre ce qu’est l’univers. C’est un peu mystique, mais c’est au fond ce qui me motive.”

John Baldessari, “Pure Beauty”
10 février-25 avril 2010. MACBA
(Museu d’Art Contemporani de Barcelona), Plaça dels Àngels. macba.cat

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