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La province de Girona, 712.000 habitants, s’éloigne de la crise après avoir perdu 6 % de ses emplois et 11 % de sa production industrielle entre septembre 2009 et septembre 2010. Mais son puissant secteur de viandes a gagné 0,5 % au pire du tumulte économique mondial, et ses exportations ont gagné 12 % au premier semestre, par rapport à 2009. Quelle est la méthode ? Positiviste à tout crin, Iñaki Frade préside la PIMEC, « Petites et moyennes entreprises de Catalogne », à Girona, depuis 2008. Il ne nous dit pas tout, mais il nous dit beaucoup.

La Clau : Vous incarnez une sorte de patronat social ?

Inaki Frade : c’est un peu cela, oui. La PIMEC est un partenaire social du monde de l’entreprise en Catalogne, qui ne dispose pas d’équivalent en France. Nous sommes le patronat des petites et moyennes entreprises et nous travaillons avec d’autres partenaires, qui sont les syndicats Commissions Ouvrières et Union Générale des Travailleurs, et le « Foment » du Travail, qui réunit les fédérations d’entreprises en Catalogne. Nous assurons un lobbying législatif en matière d’exportations, d’installation de systèmes, d’environnement, de défense juridique etc. Nous sommes une sorte de syndicat des PME et nous incarnons ce qui compte à Girona. La force de notre territoire est que les entreprises y sont essentiellement familiales : lorsqu’il s’agit de miser son patrimoine sur l’entreprise, elles le font. C’est une garantie énorme.

Perpignan connaît mal votre industrie…

La province de Girona n’a quasiment plus de multinationales, comme Panasonic, Coca-Cola, Zodiac, etc. Nous avons encore Nestlé ou Haribo, mais le secteur automobile a disparu. En revanche, notre industrie des viandes est très puissante, des abattoirs jusqu’aux ateliers de découpe en passant par la production de denrées alimentaires. Cette industrie est présente sur l’ensemble de la province, avec une certaine densité à Olot, mais aussi avec des entreprises de taille dans la région de La Selva (au sud de Girona, près de la Province de Barcelone – ndlr). Notre secteur du BTP, traditionnellement fort, a permis à de nombreux Britanniques, Allemands, Français ou Hollandais de s’offrir de grandes maisons, pour un prix très abordable. Nous disposons du secteur de la carrosserie, présent essentiellement dans la ville d’Arbúcies. Ce secteur dépendait jusqu’à présent de l’Italie, car la maîtrise de l’anglais était faible chez nous, mais une nette amélioration s’est produite au niveau international, en particulier vers le marché allemand. Notez que la plupart des voiturettes présentes sur les aéroports sont fabriquées ici. Mais notre cluster « matières plastiques » s’est affaibli. Il faut accepter cette évolution, car cette industrie s’est déplacée plus au sud. Cependant, nos entreprises de produits chimiques, généralement familiales, vont plutôt pas mal. Pendant la crise, ce secteur, tout comme celui des viandes, a perdu peu de valeur ajoutée brute (VAB). Notre secteur papetier et notre filière bois ne vont pas trop mal. Ici, il y a quelques années, l’industrie des métaux était considérable, mais est s’est nettement amenuisée parallèlement à l’évolution de l’automobile.

En 2011, la croissance économique atteindra 1% à Girona et 0,7 % en Catalogne du sud, selon la banque CatalunyaCaixa. La crise vous a servi de tremplin ?

D’une certaine manière, oui, car nous avons agi en matière de législation liée au travail, de flexibilité, et de mise en place de plans sociaux dans les meilleures conditions possibles. Mais nous regrettons que le gouvernement Zapatero n’ait pas réduit les indemnités de départ, qui sont anachroniques, car elles datent du temps où les salariés n’avaient aucune assurance chômage. Lorsqu’une entreprise de dix employés doit faire face à une chute d’activité et ne peut alors employer que cinq personnes, licencier les cinq autres est une absurdité. Nous préférerions un système de chômage partiel pour tous, en finançant la sécurité sociale des heures chômées. Nous éviterions comme cela les choix étranges comme les licenciements, ce qui serait bien plus bénéfique au niveau psychologique pour les employés. Nous éviterions aussi les restructurations, souvent néfastes, car chaque entreprise a sa logique interne. Faute de dispositif comme celui-ci, nous avons contribué à surmonter le manque de financement des entreprises, en favorisant les prêts bancaires, dans un élan de solidarité avec les sociétés, au profit de l’emploi.

Vos produits se vendent mieux dans le monde qu’avant la crise ?

Je le crois, car nous avons exploré de nouveaux marchés internationaux, en constante progression. Nous sommes d’ailleurs pionniers dans ce domaine, par l’intermédiaire de passerelles entre la Catalogne et le reste du monde. Nous avons mis l’accent sur les plates-formes pour faire « atterrir » notre industrie en Roumanie, mais nous avons également établi des ponts entre Girona et l’Algérie, le Sénégal, l’Inde, la Chine et le Brésil. Nos rencontres organisées dans ces pays sont bien plus modestes, personnalisées et efficaces que les grands voyages ministériels ! Nous travaillons actuellement à la promotion de l’arc méditerranéen Valence-Catalogne-France, que souhaitons relier davantage à l’Europe centrale. A vrai dire, les ports de Barcelone et de Valence sont très importants, et justifient l’amélioration des voies de communication vers la France, au bénéfice de la France elle-même, mais aussi de la Catalogne et de l’Espagne. Car nos ports sont plus efficaces et moins coûteux que celui d’Hambourg, notamment, qui engendre des dépenses inutiles du fait de la distance, que je considère trop importante. Nous menons cette action précise en partenariat avec les groupements de patrons de Perpignan, comme l’UPE 66 (Union Patronale des Pyrénées-Orientales – ndlr) et la CGPME 66 (Confédération générale du patronat des petites et moyennes entreprises des Pyrénées-Orientales – ndlr).

L’UPE 66 souhaite d’ailleurs lancer avec vous un « Conseil patronal transfrontalier » pour promouvoir la mobilité des salariés et renforcer la connaissance mutuelle… Justement, les clusters économiques sont plus fréquents à Girona qu’en Roussillon. Comment les gérez-vous?

Nous assurons la promotion de clusters qui existent déjà et sont composés d’entreprises, petites mais compétitives au niveau international. Nous avons dans la province de Girona des entreprises très spécialisées et autofinancées, qui disposent de charges fixes constantes par temps de crise. Elles appartiennent principalement au secteur de la fabrication de machines et celui de la production agroalimentaire. Le secteur de la viande, en particulier, dispose d’entreprises compétitives au plan mondial, dont la qualité des produits, comparable à l’artisanat, est pourtant issue de l’industrie. Cela renforce leur crédibilité et a permis de résister aux pires moments de la crise. D’autre part, ces entreprises entraînent avec elles des services auxiliaires très compétitifs et hautement spécialisés, comme celui des machines de transformation des viandes, le nettoyage, les installation techniques, et la réfrigération. Du coup, tout un groupe d’entreprises est au service de ce groupe principal, ce qui permet d’atteindre une bonne capacité de résistance face à l’adversité économique. En fait, la région de Girona a progressé très rapidement à l’international en termes de commandes industrielles, car notre marché territorial parvenait à saturation.

Vous allez aussi me dire que la Costa Brava est le meilleur spot touristique du monde !

Absolument ! Il n’existe sur la planète aucune autre zone qui offre autant de prestations. Le seul point faible de la Costa Brava est son ensoleillement, moins étendu que celui des régions situées plus au sud, en Espagne, en Afrique ou dans les Caraïbes. Mais son éventail de services est pratiquement imbattable, car nous avons le patrimoine, les sports, le golf, le cyclisme, le soleil évidemment, l’art, la gastronomie, des circuits sportifs et culturels multiples etc. J’ai visité de nombreuses autres régions plus ensoleillées du monde, mais nous avons quelque chose de plus par rapport aux pays instables. Il s’agit de la sécurité.

Les salaires de la province de Girona sont plus faibles que les nôtres, mais votre économie est bien plus riche…

En fait, Girona s’en tire mieux que les autres régions de Catalogne et d’Espagne car nos industries sont très compétitives et pénètrent les marchés internationaux. Mais notre niveau salarial, c’est vrai, est relativement faible par rapport à la France, à l’Allemagne, à la Finlande, etc. C’est un avantage. Songez que le salaire moyen varie de 1,4, entre Girona et Perpignan. Et puis Girona ne reçoit pas de subventions, ce qui nous rend plus compétitifs, car lorsqu’on n’a pas d’aides, on se retrousse les manches. Le prix de revient de nos produits et leurs tarifs sur lemarché est intéressant. Notre productivité est supérieure à la moyenne espagnole, mais aussi à celle de Barcelone. Nous sommes très proches de la moyenne européenne. Et en termes de rentabilité, nous sommes à 5,2%, tandis que Barcelone est à 4,5%, selon les chiffres officiels de 2009.

La prochaine décennie connaîtra un rapprochement entre Perpignan et Girona. Quel rôle jouerez-vous ?

Notre rôle sera central, car la province de Girona jouit de sa position frontalière, c’est une constante des territoires frontaliers, qui exportent avant en premier vers le territoire voisin. La Catalogne du nord a tout intérêt à se relier à la Catalogne gironaise, car les Catalans d’ici, souhaitons exister en extension de l’Europe, en passant la France. La porosité des échanges économiques et culturels entre la France et l’Espagne deviendra imparable grâce à l’amélioration des infrastructures. Lorsque les travaux de la Ligne à Grande Vitesse seront terminés, lorsque l’autoroute AP7/A0 et la route nationale NII et votre route départementale 900 seront élargies, lorsque les accords interprofessionnels communs que nous encourageons entre Girona et Perpignan prendront corps, l’équipe de rugby de Girona sera l’USAP.

Ressentez-vous un intérêt de la population du Roussillon envers Girona ?

Tout le monde sait que le commerce de La Jonquera et de Roses profite de la clientèle française. Les Français y sont chez eux, et d’ailleurs nombreux sont ceux qui y habitent. Dans les milieux d’affaires, je ne vois aucune différence entre Perpignan et Girona. Je rencontre partout de nombreuses personnes bien formées au plan universitaire, et très professionnelles. A mon avis, nous pouvons travailler ensemble et partager notre stratégie de business, qui consiste à préferer la pérennité des activités à la croissance, car les augmentations de capital ont tendance à multiplier lele risque d’endettement. Historiquement, cette préférence est la force de notre région: défendre l’emploi territorial, évoluer, mais sans se croire trop importante, et sans arrogance. Cette pratique va à l’encontre des prérogative des grandes écoles et des universités, qui prennent généralement modèle sur les multinationales.

En Roussillon foisonnent les produits de la province de Girona: alimentation, salaisons, matières plastiques, etc. Pourtant, notre production de viandes est importante, mais elle ne pénètre pas votre marché. Vous n’aimez pas a saucisse et les extraordinaires vins du Roussillon ?

Les habitudes de consommation sont très difficiles à changer, et l’échange de produits dans les deux sens sera compliqué. Je suis convaincu que les produits français sont différents des produits espagnols. Lorsque Mercadona, qui est chez nous la chaîne de supermarchés la moins chère, cherche un fournisseur, le goût espagnol est exigé. Il faut savoir que que l’installation de McDonald’s a été difficile en Espagne, pour des raisons de goût, car nous avons vécu en autarcie. Désormais, les habitants de Girona voyagent dans le monde grâce à Ryanair, mais c’est une tendance récente. Cependant, il est vrai qu’en ce début de rapprochement du territoire « Catalogne nord – Catalogne Sud », on trouve bien plus de produits du sud en vente du nord que l’inverse. Lorsque le mouvement sera devenu naturel, lorsque les Espagnols s’installeront sur le littoral de Catalogne du nord, comme le font les Français sur la Costa Brava, ce sera le signe que le mélange sera réel.

Les artisans sud-catalans ont trusté le marché de la Cerdagne sous administration française, on peut voir à Perpignan des véhicules de produits surgelés de Girona, les éditeurs du Roussillon font travailler les imprimeries de Girona, etc. La faiblesse de vos salaires, et vostre fiscalité avantageuse, sont une menace pour nous ?

… Oui, c’est une simple question de salaires. Mais Girona constitue actuellement un important foyer de progrès, avec un niveau de vie comparable à celui des Pays-Bas. De l’autre côté, chez vous, le sud de la France est plus pauvre, malgré des salaires plus élevés, mais pas sans notre haut niveau d’activité.

Les bureaux de l’Agglomération Perpignan-Méditerranée à Girona sont inaugurés le 8 octobre, pour mieux vous « espionner »… Qu’en pensez-vous ?

Ce sera fantastique pour Perpignan et Girona. Les liens entre Perpignan et Girona sont plus évidents qu’entre Perpignan et Barcelone, qui souffre d’un étrange complexe de « capitalité », alors que Girona est plus expansive. Pour preuve, nous avons trouvé des solutions anticrise à l’étranger. J’aimerais voir d’ici 2020 davantage de flux entre nos deux zones géographiques, ce qui vous permettrait de trouver des produits du Roussillon ici à Girona. Le flux unilatéral actuel sera alors complété par un flux inverse. Je souhaite que les biens et les personnes circulent plus, et mieux. Nous pourrons explorer ensemble des niches économiques, et valoriser nos différences et nos complémentarités, que nous ignorons encore. Depuis longtemps, les Français regardent vers le nord, comme le font les Italiens. Il s’agit maintenant de se tourner vers le sud. De notre côté, à Girona, nous avons déjà franchi le pas de regarder vers le nord, c’est à dire vers vous.

Entretien Esteve Valls