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Nous sommes tous des photographes. A la maison, au travail, dans la rue, avec un reflex numérique, un téléphone, en claquant des doigts bientôt, nous prenons des photographies. L’image nous accompagne en permanence. Mais elle a perdu son aura en grande partie, comme disent les vieux philosophes, ou tout simplement sa magie. Pourquoi ? Parce que l’appareil photographique le plus important reste le cerveau, et celui-ci n’est pas toujours pas aidé par la technologie. Si la réalisation technique des images est grandement facilitée par l’assistance des appareils, il n’en reste pas moins que le contenu, le « gras » de la photographie, lui, ne dépend pas d’un mode automatique. Une photographie, pour résister à quelques secondes de regard, pour ne pas ennuyer à la deuxième minute, doit être une construction méticuleuse. Un objet de pensée, plus qu’une jolie image.

La photographie a une histoire

La force de Pierre Corratgé est de s’inscrire dans la longue durée de l’histoire de la photographie. Pétri de références venues de son amour inconditionnel de l’art, pas seulement de la photographie d’ailleurs, il construit patiemment des séries, parfois sur plusieurs années. Photographe élevé aux stages des rencontres d’Arles sur Rhône première époque, il a pu échanger avec les plus grands. Déclencher l’obturateur, dans sa démarche, n’est qu’une étape parmi d’autres, beaucoup d’autres, dont la plupart se passent d’appareil.

« 1000 choses différentes avec le même sujet, plutôt que 1000 sujets »

Il y a un lieu à Torreilles, en Roussillon, sur la plage, où le restaurant le Chiringuito s’installe l’été. Pierre Corratgé lui a donné un sens, et a révélé son histoire. De face ou dos à la mer, de jour comme de nuit, il a réalisé des variations sur le même thème. Les ciels varient avec le vent et les saisons, la mer, le sable aussi. Ce bout de côte reste son territoire. Certaines images, profondes, poussent à une réflexion sur le temps qui passe, comme le font celles de Sugimoto. D’autres témoignent des multiples variations du même lieu. Il sait reconnaître les nuances, et les représenter. Imaginer mille choses différentes avec le même sujet, plutôt que mille fois la même chose avec d’autres. Parfois, à la façon dont l’a fait David Hockney, Pierre Corratgé fragmente ce que l’on voit, comme nos yeux le font. Il n’y a pas de paysage dans la nature. Ce qu’on appelle le paysage, ce sont des constructions, par le regard ou l’image : les plus beaux paysages de la plage de Torreilles sont évidemment ceux de Pierre Corratgé.

New York aux sels d’argent

A New York au contraire, Pierre Corratgé a photographié des gens, des détails d’immeubles, des signes dans la rue. Comme un journal du quotidien, il y a réalisé des images. Les lieux vides, les regards perdus, les chemins qui se séparent, saisis par le Perpignanais, font d’ailleurs davantage penser aux photographies de Philip Lorca di Corcia ou Beat Streuli, qu’à Depardon, qui y avait pourtant réalisé un journal. La fierté du photographe est aussi de montrer ses propres tirages argentiques à partir de négatifs moyen format. Il y a les pianistes qui ne connaissent que les claviers numériques et les sons presque parfaits, et ceux qui font vibrer les Steinway. Corratgé a d’ailleurs, élégant anachronisme, publié un livre-coffret de photographies tirées dans son propre laboratoire, sur les textes de son ami Michel Arcens. Un must.

Le corps et la danse

Enfin, comme Mapplethorpe qu’il a bien regardé, l’artiste reste surtout un photographe du corps. La série de polaroids montrée avec l’exposition sur Torreilles le montre avec évidence. La danse, le corps, l’effet de la lumière sur le corps, les distorsions, les contractions des muscles, sont le principal sujet de ses recherches. L’intervention photographique, sur laquelle Pierre Corratgé a beaucoup écrit et parlé, est ici mise en avant par la manipulation des émulsions au moment de leur développement.

Pierre Corratgé, « Les yeux ouverts » (New York), Agence Banque Populaire, 38 Boulevard Clemenceau à Perpignan.
Jusqu’au 14 novembre 2010.

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