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Trois établissements de sexe tarifé, soit 450 prostituées, de 18 à 35 ans, à La Jonquera et Capmany, accueillent les ardeurs masculines de la Catalogne du Nord, et au-delà. Dans la région de Girona, le nombre de maisons a explosé à 50 depuis une loi catalane de 2002 interdisant la prostitution de rue. Le 21 octobre 2010, l’inauguration du club Paradise, l’une des plus grandes maisons de passe d’Europe, à La Jonquera, a fait l’événement par son caractère de supermarché du sexe, à 100 mètres de la forêt de chênes-liège des Albères et d’un discounteur de Carrelage.

Rendez-vous est pris un après-midi avec José Moreno, le maître des lieux. Surprise, notre interview devient une conférence de presse française en présence d’équipes de TF1, M6 et France 3, qui demandent « Êtes-vous réglo avec les 150 filles présentes ici ?». Moreno leur répond, conscient que les interviews sont autant de publicité que les messages qu’il se paie sur les radios, de Montpellier à Girona : « Bueno, si une fille mineure et sans papiers espagnols se présente à nous avec de faux papiers, je n’ai aucun pouvoir ». Je m’adresse à lui en espagnol, mais la tension reste et les réponses sont formatées. Mon interlocuteur, andalou sans âge, à boucle d’oreille et nervosité contenue, veut faire vite.

La Clau : Depuis l’ouverture du Paradise, le 21 octobre, quelles sont vos statistiques ?

José Moreno : Vous le constaterez directement sur le parking. Nous accueillons notre clientèle de 17h à 5h du matin, cela fonctionne très bien. J’évalue la clientèle française à 80% de l’ensemble, et je suis très content.

La presse française s’émeut davantage de la légalité de la prostitution, notamment chez vous, que du caractère licencieux du tourisme de proximité que vous suscitez chez les citoyens français…

« Bueno », je ne connais pas la raison exacte de ces critiques. Nous avons monté une affaire parfaitement légale ici. Je n’ai aucun avis à donner. Si certains nous adressent des critiques, c’est regrettable, mais nous faisons tout notre possible pour que l’ensemble fonctionne du mieux possible. Notre but est simple : que les gens viennent, et qu’ils s’amusent.

Exactement comme chez MacDonald’s, vous considérez que votre implantation ici, à la limite Sud de La Jonquera, profite à vos voisins…

Tout à fait ! Comme tout établissement important qui vient d’ouvrir, nous aidons la zone commerciale qui nous entoure. Nous attirons du public, qui du coup consomme dans les restaurants, et les 150 « señoritas » présentes ici font travailler les parfumeries, les magasins de vêtements et les coiffeurs. El mes concurrents, près d’ici, profitent aussi de notre installation.

Le week-end, vous recevez plusieurs milliers de citoyens français… Pourquoi ?

C’est exactement comme pour le tabac, qui est moins cher ici car la France augmente sans cesse ses prix. Un flux permanent de clients français s’est donc établi mécaniquement. La France a interdit les établissements comme le nôtre, et l’effet est simplement mécanique.

José Moreno ne parle pas de « maison de passe » ni de « prostitution », à l’identique de cette nymphe de 22 ans, Ana, d’origine roumaine, présente dans la salle face à deux machines à sous, qui me déclare être « danseuse ». Elle me raconte le principe de son métier : « Les clients m’invitent à boire un drink », soit 40 euros le whisky, 20 euros pour une bière ou un Coca-Cola. Elle les entraîne dans les étages, où elle dispose de l’une des 80 chambres avec télévision, miroir et système d’alarme, qu’elle loue 70 euros la nuit, 6 jours sur 7. La maison tire ses principaux bénéfices de la vente d’alcool, mais elle, se charge de son propre business. Un « service » de base coûte également 70 euros, négociables à 55 à cause de la crise, pour une demi-heure de relation.

Le jour même de votre inauguration, celui qui est devenu depuis président du gouvernement catalan, Artur Mas, a promis de vous faire fermer, après avoir souhaité « éradiquer » la prostitution… Vos jours sont comptés ?

Nous le verrons bien. Je suis persuadé que notre rôle est important dans la société. C’est l’habitude des clients qui décide, sans oublier notre fonction économique, notamment par les lourds impôts que nous payons à la mairie.

Vous êtes une sorte d’acteur social offshore du Roussillon, puisque vous proposez un service, interdit en France, mais bien connu au Nord du Perthus, dans une forme d’économie transfrontalière… Vous croyez vraiment en l’utilité sociale de la prostitution ?

Elle n’a pas changé. Jo crec que és una cosa que sempre ha existit de tota la vida. Sempre és millor que les dones estiguin aquí, en aquests establiments que tenim oberts, així estan més controlades. Aquest sistema és millor que el de les dones pel carrer, o en pisos particulars, sense controls, ni per la policia ni per nosaltres.

A qui vous référez-vous lorsque vous parlez de « nous » ?

Aux propriétaires de clubs, qui investissons dans ce domaine d’activité. Pour ma part, ici, le chantier a duré quatre ans, avec un budget de 3 millions d’euros.

Si la France rouvrait les maisons closes, selon la volonté de 59% des Français interrogés par l’institut CSA en mars 2010, vous ne seriez pas là… Que pensez-vous de la situation de la France, où la prostitution est à peu près tolérée, mais sans « maisons » officielles ?

Ça, c’est de la politique, et je ne souhaite pas m’en mêler. Certains voient cela d’un bon oeil, d’autres d’un mauvais oeil. Mais mon avis est simple : si la France autorise d’ouvrir « quelque chose », je monterai « quelque chose ».

La débauche technologique de l’endroit, avec lumières led en mouvement pilotées par logiciel, éclaire un millier de bouteilles (dont deux de Ricard) alignées derrière 60 mètres de bars. Dans une ambiance de saloon américain, cet étrange hôtel de 2700 m2, ultra sécurisé, emploie 20 vigiles, et il n’est pas rare d’y voir des clientes féminines. Je me risque à parler de religion…

Vous êtes catholique ?

Bien sûr !

Le Nouveau testament assume Marie-Madeleine comme prostituée… L’Eglise vous sert de cadre ?

Peut-être, oui… Mais être catholique est une chose, et faire l’amour est une nécessité qui a toujours existé. Mais si ce type d’établissements n’existait pas, je suis certain qu’il y aurait davantage de prostituées dans la rue et qu’il y aurait plus de viols… Tout cela n’a pas de lien direct avec la religion, mais nous sommes un rempart contre le viol.

17h05, je m’en vais. Sur le parking, une trentaine de véhicules, aux trois-quarts immatriculés à Perpignan, sont là, dont deux magnifiques berlines de marque allemande. A 200 mètres, au rond-point, les 4X4 de la police filtrent les véhicules, conduits par des hommes, qui accompagnent les filles. Au chaud, dans les bureaux de la justice, l’année 2010 se solde pour la province de Girona par 70 interpellations, dont 31 patrons et employés de « maisons », et 39 prostitués, filles et garçons, en situation irrégulière.

Entretien Martin Casals

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