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La Clau : Le grand public vous connaît assez, car vous creusez des tranchées un peu partout, pour le gaz, l’électricité et la fibre optique. En deux mots et quelques chiffres, qui êtes-vous ?

Jean-Baptiste Navarro : Nous sommes une PME familiale de 200 employés, ingénieurs, ouvriers et personnels d’encadrement, fondée en 1974 par mon père, Jean-Pierre Navarro. Il est PDG, et nous préparons la reprise du flambeau avec une de mes soeurs, qui dirige les services financiers, ma femme, qui administre le pôle clients, et mon autre soeur, qui gère les ressources humaines. Nous sommes soudés pour continuer ce que mon père a construit, sans démolir. Aujourd’hui, nous affichons un chiffre d’affaires de 22 millions d’euros, avec des agences à Montpellier et Trèbes, près de Carcassonne. Pour ma part, j’ai intégré l’Ecole Supérieure d’Ingénieurs des Travaux de la Construction de Metz, puis j’ai travaillé quatre ans au Luxembourg en tant qu’ingénieur des ponts, avant de revenir ici.

Le Roussillon est en sur-crise depuis 2007, mais ça marche pour vous…

Nous vendons beaucoup de main d’oeuvre, du savoir-faire, de la compétivité de nos salariés. Notre organisation d’entreprise permet de satisfaire notre client principal, France Télécom, qui souhaite lui-même satisfaire ses propres clients. Nos équipes font 500 opérations par jour, et par la qualité de notre travail les clients restent chez France Telecom et ne partent pas chez Free. Avec nos 36 ans d’expérience, si une concurrence venue de Clermont-Ferrand, d’Espagne, ou d’ailleurs se présentait, en proposant 5% moins cher à France Télécom, ce serait dangereux, car le risque d’effondrement existerait et la qualité pourrait en souffrir. Mais nous avons aussi un côté social et nous agissons sur la formation, pour que nos employés se sentent bien ici et ne soient pas tentés de nous quitter. Ce côté social vous sauve ? Peut-être… Il y a des familles qui comptent sur nous, parfois depuis 35 ans, et lorsque nous perdons un marché, nous ne licencions pas 20 personnes pour autant, cela ne nous vient même pas à l’esprit. Nous faisons tout pour trouver autre chose, pour pérenniser l’emploi. Nous préservons autant l’équilibre des familles que le savoir-faire qui est le nôtre. Nous avons des familles à nourrir, des marchés à conquérir, et d’autres à préserver.

Ce côté social est important pour vous ?
Enormément Il y a des familles qui comptent sur nous, parfois depuis 35 ans, et lorsque nous perdons un marché, nous ne licencions pas 20 personnes pour autant, cela ne nous vient même pas à l’esprit. Nous faisons tout pour trouver autre chose, pour pérenniser l’emploi. Nous préservons autant l’équilibre des familles que le savoir-faire qui est le nôtre. Nous avons des familles à nourrir, des marchés à conquérir et d’autres à préserver.

Vous travaillez pour Vinci, la Ville de Perpignan, Lyonnaise câble etc… mais surtout pour Orange-France Télécom, vous l’avez dit…

Oui, notre activité est la sous-traitance de France Télécom depuis le début. Nous avons fait les premiers réseaux fibre optique sur Paris et sur le TGV Atlantique il y a 25 ans, plus tard nous avons câblé toute la ville de Besançon, qui lançait son système de vidéo-surveillance. Et maintenant, nous sommes sur les nouveaux réseaux fibre, notamment pour fournir de l’Internet 2 mégas à 175 communes rurales des Pyrénées-Orientales, à Arboussols, Olette etc, et dans le département de l’Aude. C’est un marché colossal, avec 100 km de tranchées à creuser et à remplir. Mais nous avons aussi créé la marque Sotravenir en 2004, pour aborder le développement durable, notamment le photovoltaïque, le solaire thermique, l’éolien, et la rénovation énergétique dans le bâtiment, par l’isolation etc. Nous travaillons sur le plus gros chantier au monde, au Marché International Saint-Charles de Perpignan, où nous gérons tout le câblage lié aux toits photovoltaïques.

Quelles sont les difficultés du territoire ?

Avec une approche professionnelle, il n’y a aucun souci. Si je vais sur un marché en région Rhône-Alpes avec un discours solide, sur un marché que je maîtrise, je vais rassurer le client. Je pense que le manque de confiance du Roussillon va disparaître. Récemment, un groupe luxembourgeois a souhaité investir dans le photovoltaïque ici, pour un projet à 10 millions d’euros. Sans hésiter, il s’est engagé avec nous.

Pour l’instant, vous subissez l’Europe plus que vous n’en profitez ?

Oui, car il existe désormais une grosse concurrence portugaise, avec du dumping social. Chez nous, un ouvrier qui ouvre une tranchée coûte 25 à 30 euros de l’heure, alors qu’un Portugais est payé de 7 à 8 euros. Nous aimons la compétition, mais jouer au foot à 11 contre 5 ne nous intéresse pas. Jusqu’à présent, ont a pu observer les délocalisations du secteur textile, mais désormais, on pourrait s’inquiéter car les services sont concurrencés. Bientôt, le journaliste, le boulanger, le mécanicien, seront remplacés, sur le modèle du plombier polonais ? Je suis tout à fait partisan de la construction européenne, mais, pour l’instant, il faut faire attention avec l’Europe.

Ces deux sentiments mêlés envers l’Europe sont assez répandus…

Le consommateur peut changer la réalité, mais nous avons tous tendance à acheter moins cher. Prenez l’exemple d’EDF : cette année, le prix de l’électricité a augmenté de 6%. Nous payons donc plus cher, mais le président Sarkozy a mis sur pieds au plan de relance, pour aider les entreprises, dont celles qui assurent la sous-traitance pour le réseau ERDF. Si des entreprises étrangères en profitent, où est le plan de relance, pour lutter contre la crise ?

A Perpignan, les industries du chocolat Cémoi, des papiers à cigarette Republic Technologies, du géant Ciné Movida, des anciennes Poupées Bella, sont toutes remontées de Catalogne du Sud, en réalité. Vous craignez le Sud ?

Je suis partisan de l’économie globale, nous y arriverons à moyen voire long terme. Mais c’est encore difficile, pour des raisons d’équité entre pays. En Europe, nous avons souvent mis la charrue avant les boeufs. J’ai fait plusieurs enquêtes à Girona et Figueres, mais c’est très difficile au niveau des prix. Avec les contraintes de coûts que j’ai en France, c’est impossible, ou alors il faudrait travailler avec du personnel sur place, ou encore décrocher des projets très complexes, mais le Sud ne nous attend pas pour cela. Je n’ai pas peur qu’ils viennent nous inonder le marché, mais il faut se défendre, car nous-mêmes, nous tous, sommes les premiers à acheter un écran fabriqué en Chine, où à faire venir des ouvriers de Cerdagne espagnole pour rafistoler notre chalet aux Angles, si nous en avons un. Je ne veux pas que l’on revienne au protectionnisme, parce que j’aime pas ça, mais il faut faire manger tout le monde.

Certaines entreprises du Roussillon pénètrent les marchés du Sud : les vitrages Badie, la Brasserie Milles, ou les camions Vaills, présents sur l’élargissement de l’autoroute AP7…

Agrandir la zone d’achalandise pourrait nous permettre de prendre uniquement ce qui est bon, et je suis pour. Je pense que les entreprises qui ont réussi en Catalogne Sud ont réussi par la langue, c’est sûr, et par la technicité. Nous venons d’être consultés sur un projet photovoltaïque en Andorre, et je pense foncer. Nous nous intéressons aussi au Maroc, pour du photovoltaïque, avec des PME de même taille que la nôtre, pour partager de la connaissance. Ce n’est pas facile, mais nous y travaillons, dans une formule « gagnant-gagnant ».

Personnellement, vous faites des sacrifices pour travailler ici ? L’Europe n’est pas un nouveau moyen de rester ?

Les politiques de droite et de gauche agissent, parfois maladroitement, mais tout le monde essaie de donner ses chances au territoire. Il y a de belles opportunités, avec désormais le Pôle Nautique de Canet, et les énergies renouvelables, avec le pôle de compétitivité DERBI, et l’économie numérique. En ce qui nous concerne, ce dernier secteur représente un marché énorme, car il s’agira de câbler tout le territoire en fibres optiques. Mais je pense qu’il faut que les jeunes partent pour faire leurs armes, en France, ou encore mieux, dans un autre pays, pour rentrer plus ouverts. Le résultat est de vivre ici, naturellement sans frontières.

L’Agglomération Perpignan-Méditerranée souhaite une « économie de la connaissance », décisive en 2020. Vous y croyez ?

Ce n’est pas idiot, et ça mérite d’être étudié. Aujourd’hui, faire du low cost, en France, c’est impossible, avec les charges. Pour subsister, ou résister, nous devons apporter un savoir-faire de plus, des connaissances en plus, de la qualité en plus. On voit désormais du low cost « Made in China », avec des appareils défectueux etc, et les consommateurs savent l’intérêt de l’investissement durable, par une prise de conscience qui permet de maintenir les emplois et aux entreprises de progresser. Nous souhaitons, depuis Perpignan, proposer quelque chose d’intelligent, et ne pas monter des « coups ». Car dans les énergies renouvelables, on voit parfois n’importe quoi, ici, en Roussillon. Nous avons déjà refusé un projet à 300.000 euros à un client, trompé par des concurrents qui lui ont fait croire à sa validité. Nous avons refusé car notre crédibilité était en jeu, et avec elle celle du territoire.

Dans les pays qui fonctionnent, l’économie précède la politique. En Pays Catalan, on a l’impression que c’est le contraire…

Les politiques sont parfois loin de la réalité des entreprises et de leurs enjeux. Ils devraient participer à une réflexion avec elles, avant d’agir. Remarquez, avec la rareté de nos industries, nous revenons tellement de loin ! Ces dernières années, nous avons laissé passer deux gros projets d’usines photovoltaïques. Mais les industriels qui disaient vouloir s’implanter ici, n’ont pas tout dit aux politiques d’ici. Par exemple, l’Américain First Solar, qui s’est finalement installé à Bordeaux, y a été mieux courtisé, alors que notre pertinence était égale. Mais nous avons gagné à Canet le constructeur nautique allemand Hans, qui aurait pu partir sur la Côte d’Azur. A l’avenir, le TGV va nous aider, mais je pense que ce n’est pas facile pour les politiques.

Entretien Esteve Valls

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