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Il est tentant de ranger les artistes dans des catégories; les photographes qui plus est, courent le risque de se voir affublés soit du nom de photojournaliste d’un côté, soit de photographe plasticien de l’autre. D’un coté l’info, de l’autre l’art. D’autant plus que, dans la ville de Visa pour l’image, Perpignan, le filtre puissant du festival altère notre vision de la chose photographique. En effet, où mettre Avedon, Martin Parr, ou même Cartier-Bresson ? Les querelles valaloïdesques passent, les photographies restent. Raymond Depardon, artiste ou journaliste ou les deux, ou aucun, peu importe. Il n’en est pas moins l’auteur d’images qui comptent et compteront parmi les plus marquantes, les plus significatives et les plus belles de sa génération.

D’un côté, la pierre, de l’autre, les panneaux de signalisation

Les deux expositions montrées à Perpignan sont une forme de témoignage distancié, à la fois intellectuel et pudique, sur les hommes et les paysages français de ces dernières décennies. La première série, montrée au Palais de Congrès, répond à une commande de la région Languedoc-Roussillon sur les paysages « locaux ». De la Lozère au Pays Catalan, Depardon a arpenté les chemins les moins battus pour répondre à sa manière à la demande. On sait qu’il n’y a pas de bonnes question, mais de bonnes réponses : on le voit ici. Les photographies montrent des architectures communes, des ronds points, des angles de rues, des commerces. Aucun être humain à l’horizon. Fuyant le spectaculaire, le photographe se veut à la fois archiviste et sociologue d’un cadre de vie où différentes strates du temps s’accumulent. D’un côté, la pierre, maisons ou les bornes de chemins plus que centenaires. De l’autre, des panneaux de signalisation, des affiches publicitaires à moitié arrachés, des publicités grands format, dans une compression du temps qui rend le cliché profond et méditatif. A la manière d’un Stephen Shore dans les 70’s américaines, Depardon organise un paysage. Mais là où le premier joue de la séduction, le second radicalise l’austérité pour, dans une composition implacable, ne laisser parler qu’une vision détachée. Précisons que cette série est constituée d’assez grands formats, d’un mètre de côté, réalisés à la chambre, c’est à dire en ne laissant la place à aucun flou ou effet de profondeur. Comme en musique, il faut pouvoir se donner les moyens techniques d’exploiter son sujet. Là, nous avons affaire à un virtuose! Parmi cette vingtaine de clichés, le “Poste de surveillance” de Narbonne ou “La plage d’Argelès” retiennent l’attention par leur réalisme, au sens du 19ème : l’anti-carte postale, la vraie beauté.

Photographe accepté par les villageois

A la poudrière (endroit incroyable dans le perpignan historique) est montrée une série sur les paysans et leur environnement de travail. Cette série, démarrée dans les années soixante-dix, ressemble largement plus à un reportage que la première. Visage aux rides creusées, absence de pose, réalisme des clichés: un peu l’anti-Yann Arthus Bertrand ! Depardon explique la difficulté d’arriver à se faire accepter, par ruse, dans ces villages de la “diagonale du vide” française, de l’Ariège aux Ardennes. Les vies sont à l’évidence difficiles, les gens vieillis prématurément par la rudesse de la terre. Mais il n’y a aucun misérabilisme comme ont pu en avoir, même avec génie, les photos de Dorothy Lange. L’évidence du quotidien suffit à faire comprendre le mode de vie. Il est à souligner qu’il s’agit ici pour la plupart de petits tirages argentiques “à l’ancienne” d’une grande pureté. Du grand art. L’un des plus intéressants artistes français, à n’en pas douter. Ce n’est pas courant dans notre lointaine île catalane. Ce jeudi, comme d’autres jours m’a-t-on dit, il n’y avait personne dans l’exposition. Les dames de l’accueil, adorables, ne savaient pas qui était le photographe exposé.

Expositions Raymond Depardon, Perpignan, jusqu’au 31 juilllet
Espace Maillol du Palais des Congrès, tous les jours sauf le dimanche, de 12h à 19h. Entrée libre.
La Poudrière, tous les jours du mercredi au lundi, de 10h à 17h30. Entrée libre.

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