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Maillol a été mal connu et peu aimé des Catalans, particulièrement les habitants de son propre village, Banyuls. Dans cette première partie de vingtième siècle, le poids des traditions et de la religion n’étaient pas en faveur de la bonne réception d’un artiste en Pays Catalan de France. Qui plus est si ses oeuvres présentent pour la plupart des femmes nues. Pourtant, Aristide Maillol (8 décembre 1861 – 27 septembre 1944) n’a jamais vraiment quitté sa terre natale. Certes, la nécessité de se faire connaître, de vendre ses oeuvres aussi, l’ont fait, dans un contexte français, vivre une partie de l’année à Marly-le-Roi, en région parisienne. Là bas, a il trouvé une vie culturelle, des amis, des marchands et des collectionneurs : tout ce qui lui manquait dans le Sud de la France, bien qu’assez proche de Barcelone. Obstinément, Maillol revint à Banyuls, où il se trouve encore.

Peintre, sculpteur, et ermite ?

Le livre de Francesc Guillamet est le fruit d’une réflexion de dix ans sur Maillol. La question en est « Quel est le sens de cette vie tout entière dédiée à l’art, de cette vie de quasi-ermite, dans la Vallée de la Roume ? ». Car on peut se demander pourquoi, contre les habitants, contre les éléments et contre sa famille parfois, Maillol est resté fidèle à ce berceau, situé dans l’arrière pays banyulenc, à quelques centaines de mètres du territoire espagnol (de son vivant, aucune ville catalane ne lui acheta d’oeuvre : on lui remboursa à peine les frais pour quelques monuments, principalement aux morts, commandés.) La réponse que donne Guillamet ne se paie pas de mots, mais de photos. Le photographe pose progressivement les jalons, par les chemins en aval du col de Banyuls, où vivait Maillol, les vignes, bien sûr, la mer. La succession des photographies montre peu à peu ce que l’on peut comprendre de Maillol en terre catalane. Chaque photographie en dit long sur l’artiste et son pays.

Photos argentiques et lumière rasante

Prenons l’exemple du cliché qui montre un soldat sur le monument aux morts que réalisa Maillol pour sa ville de Banyuls. Maillol représenta peu d’hommes. Ici, c’est un pêcheur du pays qui posa. L’original en pierre du monument est dans les jardins de la mairie. Quant au bronze, le solitaire Aristide en choisit lui-même l’emplacement, près du port, afin, dit-on, que jamais l’on ne puisse y construire quelque bâtiment sacrifiant le panorama. La photographie, comme toutes celles du livre, est un tirage argentique loin des prouesses de l’image numérique. La lumière rase, de côté, accentue encore la pesanteur de ce corps meurtri. La texture de la pierre est superbement rendue par le grain de la pellicule argentique. Le détail, isolé du reste du monument, devient alors comme une photo de nu masculin, pure et simple, rappelant que le propos de Maillol, plus qu’une réflexion sur la guerre, était le corps humain et sa beauté. Ce qui est presque toujours une idée que poursuivent aussi les photographes, comme Francesc Guillamet.

Du cuisinier Ferran Adrià à Maillol

Mais Guillamet, photographe né à Figueres et vivant à Villellongue Dels Monts, dans les Pyrénées-Orientales, est surtout connu pour être LA star de la photographie culinaire. Il a une cinquantaine de livres derrière lui, notamment ceux conçus avec Ferran Adrià au restaurant El Bulli, avec qui il a travaillé depuis le départ. Le choix de réaliser un tel livre-aventure est un peu la volonté profonde d’un artiste qui ne peut être limité à une discipline particulière. D’une part, le livre lui-même est un exploit technique : pages doublées pour éviter les transparences, tirages impeccables, il vient se placer parmi les éditions d’art des plus grands photographes. Mais, d’autre part, il livre la facette la plus intime d’un grand photographe contemporain. Car au delà des images réalisées à El Bulli, dans l’effervescence de la créativité culinaire d’Adrià, Guillamet montre ici les aspects les plus aboutis de son travail personnel, et ce, depuis de nombreuses années : paysages, nus, fleurs, natures mortes etc. C’est l’ensemble des thèmes classiques de l’art qui est passé en revue. Sous couvert de Maillol, pour qui son admiration est sincère et profonde, Guillamet donne à voir sa propre démarche d’artiste, exigeant et inspiré.

Au final, le livre ressemble plus à un dialogue entre deux artistes qu’à un reportage. Guillemet, profondément ancré dans la terre catalane, a su, comme Maillol, s’entourer de quelques-uns, et rester discret. Dans un mas blotti au flanc de ce massif des Albères que Banyuls partage, il passe, lui aussi, son temps a créer, en alternant avec la vie barcelonaise, madrilène ou parisienne. Le livre, sec et précis, évite les écueils auxquels le sujet pouvait se prêter ( du “Bravo maillol !” à “Ce que Maillol a fait”) pour ne retenir qu’un esprit, une attitude et des lieux.

Francesc Guillemet Ferran, « Maillol », Brau Edicions, 2009. Tirage limité à 500 exemplaires. Disponible à Perpignan, librairie Coste-Torcatis, rue Mailly.

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