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Un tantinet fantomatique, le groupe de rock-électro britannique Gorillaz a choisi la toute fin 2010 pour annoncer son album 2011, « The Fall ». Cette troisième réalisation présente la singularité d’avoir été conçu sur un vulgaire iPad, en vente presque partout pour seulement 500 euros. Cet album, né sur la route, et dans les hôtels, entre Montréal et Vancouver en passant par Boston et Detroit, est en réalité une mouture retravaillée des titres interprétés sur scène pendant la dernière tournée d’automne de la formation, le « Escape to Plastic Beach World Tour ». Le chanteur, Damon Albarn, muni de la précieuse tablette de la maison Apple, en a exploré les possibilités sonores, avant d’imaginer de produire tout un album sur cette base, apparemment simple. Il s’agit en réalité d’un travail de studio, sans studio physique, sur quinze titres, où interviennent un Vocoder propre à l’iPad, un mélodica, un synthétiseur « analogique » ou encore un ukulélé, placés en surimpression sur les captations sonores des concerts. Compositeur de chansons, transformé en chef d’orchestre grâce aux avatars techniques, l’âme du groupe né en 1998 a tenté de dépasser l’expérience numérique, pour rejoindre la banalité, en se positionnant comme qu’artiste, en non pas comme simple bidouilleur avant-gardiste.

L’avant-garde technique, piège pour les créateurs ?

Le vétéran peintre et photographe britannique David Hockney présente ces temps-ci à Paris une série de peintures réalisées sur iPad et iPhone, en esquivant l’artifice de la nouveauté, au bénéfice de la pureté de l’Art, passée entre les gouttes possibles du gadget. Mais Gorillaz peut décevoir avec « The Fall », qui a sollicité 20 applications iPad, pour un résultat aléatoire. La découverte du potentiel de l’objet, à l’instar de toutes les nouveautés qui vieillissent mal, transparaît dans le produit final. Sans devenir comparables aux effets sonores, parfois ridicules, découverts à la fin des années 1960 par les groupes de rock, ou des chambres d’écho dont abusaient les inventeurs des radios libres des premières années 1980, la fraîcheur de la découverte ne compense pas certaines pauvretés. Le territoire sonore construit par Albarn reste limité, garni d’effets, souvent trop « gros », dont de nombreuses réverbérations, des fondus, ou des échos, qui procurent un vertige, voire desservent l’ensemble, sur lequel flotte la voix du créateur. Trois titres semblent semble quand même sortir du lot : « Amarillo », « Revolving Doors » (en écoute directe), et « Bobby In Phoenix », sans parvenir à rééquilibrer l’ensemble, qui tend à nous mener… nulle part, en dehors de tout territoire rassurant, voire commercialement identifiable. L’enveloppe générale nous laissera, dès 2015 ou 2020, à l’image des sons périmés de la tendance Bontempi des années 1980, le goût d’un apport musical clinique. En espérant que ce premier album Ipad officiel de l’histoire aura seulement essuyé les plâtres des suivants.

Gorillaz, « The fall », 2011 – Self-Released.

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