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La Clau
Gauguin, Maillol, Matisse, et l’incroyable ami du Conflent, George Daniel de Monfreid
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George-Daniel de Monfreid naît en 1856 à New York d’une mère toulousaine actrice de théâtre en tournée et d’un père militaire dans la marine. Les recherches récentes tendent à montrer que ce père appelé “de Monfreid” est un personnage de création visant à cacher le véritable géniteur, marié par ailleurs, et richissime habitant de Boston. Cette fortune familiale explique peut-être l’achat d’un château : le domaine Saint-Clément, à Corneilla de Conflent. Le climat de moyenne altitude convient à la santé de Mme de Monfreid, et le jeune George (sans ‘s’, à l’américaine) passe le plus clair de son enfance dans la propriété catalane. Après des études au lycée de Montpellier, il fréquente les académies parisiennes, notamment l’académie Julian, en vue de parfaire sa formation de peintre. Car l’art est bien sa vocation. Rentier, il passe régulièrement à la banque Rothschild retirer de quoi vivre. Mais de Monfreid se révèle être un homme d’esprit, et les soirées de gala ne l’intéressent guère. Au contraire, c’est à Corneilla de Conflent, dans le département des Pyrénées-Orientales, qu’il revient dès qu’il le peut. Le domaine de Saint-Clément demeure d’ailleurs sa résidence principale toute sa vie durant.

« Il peint peu et ne cède rien à des marchands »

Rapidement le jeune de Monfreid noue des liens avec l’avant garde artistique parisienne. Pas forcément les artistes les plus connus, car les noms de Maillol, Maurice Denis ou d’autre peintres majeurs du groupe des Nabis n’évoquent rien à la plupart des critiques de l’époque. Ils parlent encore moins au grand public. Même chose pour celui de Gauguin dont Monfreid se rapproche. Parmi ces artistes, il trouve des intérêts communs, des aspirations intellectuelles passionnantes et des modes de vie teintés de vraie liberté. Maillol, Denis et surtout Gauguin voient en Monfreid un des leurs. Les peintures de celui-ci sont très honorables et forcent le respect des autres artistes. Mais Monfreid, est l’homme de plusieurs passions. N’ayant pas besoin de vendre ses toiles pour vivre, il peint peu et ne cède rien à des marchands. Il ne promeut pas son oeuvre, qui reste au final confidentielle. Il est d’ailleurs assailli à son sujet de doutes, qui le suivront toute sa vie (“je constate qu’en conscience mes oeuvres ne sont pas magistrales”). Entouré des oeuvres parmi les plus radicales de l’histoire de l’art, son travail, moins révolutionnaire, a du mal à s’imposer.

Un personnage déroutant, passionné de voile

Mais Monfreid a une autre passion, la voile. Curieusement, il devient le correspondant d’un magazine spécialisé nommé “Yacht”, auquel il envoie articles techniques et illustrations ! Il possédera plusieurs voiliers et serpentera sans relâche le long des côtes catalanes ou bretonnes. Des photos le montrent dans le rôle de capitaine menant son équipage composé d’amis. Il possède d’ailleurs une maison au bord de l’eau, à La Franqui. Son fils Henry hérite de cette passion et la pousse à son paroxysme, au cours d’expéditions dignes des plus grands aventuriers. Henry de Monfreid est en effet bien connu comme écrivain et explorateur de la mer rouge. A travers des épopées extraordinaires, celui-ci rencontre les peuples autochtones, organise le commerce avec eux, se marie plusieurs fois et tire de tout cela des récits à présent célèbres, y compris au cinéma.

« Le confident de Gauguin »

George Daniel de Monfreid est malgré lui passé à la postérité comme le “confident de Gauguin”. Ce qualificatif réducteur est pourtant utilisé à juste titre. La sympathie entre Gauguin et Monfreid est telle, que lorsque Gauguin part pour les îles Marquises en 1891, une correspondance régulière s’établit entre eux. La confiance de Gauguin envers de Monfreid est telle que c’est à lui que l’artiste envoie toutes ses peintures, statuettes ou bois gravés produits dans les îles. Monfreid est le destinataire de l’un des ensembles d’oeuvres les plus importants de l’histoire de l’art, celles produites par Gauguin dans les quinze dernières années de sa vie. Durant ce laps de temps, Gauguin est séparé de sa femme, qui vit à Copenhague, il est sans le sou et qui plus est malade. Syphilis, eczéma et asthme lui laissent peu de répit. Son ami de Monfreid, fidèle, gère les ventes de ses tableaux avec la confiance du maître de Pont Aven. L’immense galeriste Vollard (que Maillol surnommait “Voleurrrr”) achète quatre toiles pour moins que rien d’argent, et lui envoie irrégulièrement de quoi subsister. Deux ou trois collectionneurs, dont l’artiste Gustave Fayet de Béziers, le soutiennent par des achats (pour le plus grand bonheur de leurs descendants sans doute). Pour sa part et malgré les encouragements de Gauguin, Monfreid refuse de prendre les risques nécessaires à une carrière d’artiste. Après que Gauguin réclame de recevoir une toile de Monfreid, celui-ci s’exécute et lui écrit : “Pour ma part, si j’arrive à produire quelque chose de bon, je ne tiens pour ainsi dire pas à en voir le succès ! Que m’importe si j’ai du talent (comme vous voulez bien le croire mon cher Gauguin), qu’un tas de critiques d’art en fassent cas dans les journaux après avoir loué des imbéciles ? Pourvu qu’après ma mort, on trouve quelques bonnes choses de moi et qu’on les juge dignes d’être conservées, c’est tout ce que je désire. Je serai, pour moi, grandement heureux si je me vois encouragé et apprécié de mon vivant par mes amis intimes dont je crois le jugement sain. Le reste n’est que vanité”. Pourtant, Monfreid est acheté par quelques collectionneurs, à Béziers. Soutenu et acheté par Fayet et par le musée de la ville, quelques unes de ses toiles se retrouvent accrochées à côté des Courbet ou Manet, ses maîtres. La formation d’un groupe de collectionneurs dans cette ville languedocienne est à remarquer. Monfreid les décrit comme de riches propriétaires de vignobles, ayant investi en ville, pris de passion pour l’art et conseillés par les plus grands marchands parisiens comme Durand-Ruel ou Vollard.

Matisse, ivre, dort à la maison

De Monfreid reste ainsi le plus clair de l’année à Corneilla de Conflent, vivant de ses rentes, notamment de l’exploitation des terres du domaine. Il va et revient régulièrement à Paris où se trouve le coeur artistique de l’époque en France. Parmi ses amis proches, Maillol, catalan comme lui, n’est pas des moindres. L’épouse de de Monfreid est la marraine de son fils. Les allers et venues entre Banyuls et Corneilla sont nombreux et réguliers. C’est d’ailleurs Maillol qui emmène Matisse chez de Monfreid en juin 1905, dans le but d’y voir les Gauguin qu’il sait s’y trouver. Le 12 juin 1905, le journal de George-Daniel de Monfreid précise qu’Henri Matisse est venu dîner à Corneilla la veille. Cependant celui-ci étant “un peu plein”, trop pour redescendre à Collioure, il est resté pour la nuit. Au passage Matisse s’imprègne des tableaux de Gauguin que gardait De Monfreid. Ceux qu’il peignit à Collioure durant les jours qui suivirent auraient-ils été les mêmes sans ce dîner copieusement arrosé chez De Monfreid ?

Le décès de son ami en 1903, puis les inquiétudes liées aux aventures de son fils génial et terrible, laissent peu de répit à Monfreid dans les dernières années de sa vie. Un tableau important intitulé “Hommage à Gauguin”, peint en 1925, témoigne de la fidélité de Monfreid à celui-ci. Il est conservé, avec plusieurs autres, au musée Rigaud de Perpignan. De Monfreid meurt en 1929, des suites d’une chute dans son jardin, où il cueillait des kakis. Il avait 73 ans. Il repose au cimetière de Corneilla, près du château de son enfance.

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