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On remarque souvent que les sportifs entre eux, ne font pas de différences selon leur niveau. On peut voir des champions du monde côtoyer des amateurs à longueur de journée. Ils sont amis, juste amis. Pas de hiérarchie, pas d’arrière pensée. Ils peuvent même jouer ou s’affronter à l’occasion. Il en est de même chez les artistes. Ils ne se jugent pas entre eux, ou, s’ils le font, c’est avec une grande pudeur et dans le seul but de comprendre une démarche. Pourquoi ? Parce qu’ils savent que le temps, et la part d’âme nécessaires à réaliser un chef d’oeuvre qui marquera l’humanité, sont les mêmes que ceux qu’un artiste mineur consacre à une oeuvre que l’on oubliera. Les comparaisons, évaluations et hiérarchies, viennent d’ailleurs du marché, des critiques et de l’histoire.

Un destin à pile ou face

Franck Burty Haviland était un peintre, qui mourut à Céret en 1972 au bel âge de 94 ans. Il a passé sa vie entouré de ses amis, peintres et artistes comme lui. Certains ont connu un grand succès, d’autres pas. Certains étaient de très grands artistes, radicalement novateurs, d’autres pas. Haviland est arrivé à Céret par hasard, en 1909. Avec son ami Manolo, ils avaient quitté Paris et son été morose pour découvrir le Sud de la France. Tout s’est fait sur un coup de tête, sans vraiment y réfléchir. On leur avait parlé des régions de la Cerdagne, du Vallespir, ou de la mer. Arrivés par le train à Bourg-Madame, ils atterrissent finalement chez Maillol, à Banyuls. L’accueil est chaleureux de la part du sculpteur, qui connaît le succès depuis peu. Mais le vent d’Espagne souffle fort et décourage les Parisiens: ils repartent à l’abri. A Amélie les bains, ce sont les malades en cure qui désespèrent Manolo et Franck. A pile ou face, ils décident de leur direction: amont ou aval ? La pièce de monnaie les fait descendre, pour se fixer à Céret. C’est le début de l’histoire, qui dure aujourd’hui encore. Franck Burty Haviland ne quittera quasiment plus la capitale du Vallespir.

Fils d’une grande famille de porcelainiers de Limoges, Burty Haviland reçoit une petite rente qui le fait passer pour riche en Catalogne, dans un univers où tous sont démunis. Le compositeur Déodat de Séverac lui a présenté Manolo Martinez i Hugué il y a peu. Ce dernier est ami avec un autre espagnol, Pablo, aux idées artistiques très arrêtées. Franck et Manolo, pour leur part, ne cherchent pas à révolutionner la peinture. S’ils s’y consacrent quotidiennement, c’est pour réaliser des portraits et paysages soignés pour l’un, et des dessins et statuettes figuratives pour l’autre. Tout cela est très beau. Du bon art. Mais rien à voir avec la fulgurance des artistes qui parfois croisent leur chemin: Braque, Modigliani, Soutine.

Franck, Joséphine et le Musée de Céret

Haviland a été adopté par les Catalans, chose difficile s’il en est, à l’époque. Dès 1914 il s’est marié à une belle et jeune Cérétane nommée Joséphine. Durant les grandes années de la vie artistique de la ville, de 1911 aux années 1920, il participera à la venue de ses amis artistes et à leur vie sur place. Picasso et Braque bien sûr, mais aussi Soutine et Krémègne. Nombre de photos d’époque le montrent avec eux lors de cargolades, ou seul avec son chevalet dans les somptueux paysages du Vallespir. Dans les années 1950, avec Pierre Brune, il soutiendra activement le projet de musée à Céret. Il aidera à convaincre les donateurs qui sont à l’origine de la collection que nous pouvons y voir aujourd’hui encore. Haviland sera même conservateur du musée.

Les génies et les autres

Après avoir un temps exploité un domaine viticole dans la plaine du Roussillon, Franck Burty Haviland reviendra passer ses derniers jours en Vallespir. Joueur impénitent, il perd sa fortune, et finit dans un logement insalubre. Elégant vieux monsieur, il invente parfois un prétexte pour empêcher quiconque de pénétrer chez lui, ne voulant pas laisser son dénuement transparaître. L’exposition du Musée d’art moderne de Céret est ainsi celle d’un artiste que l’on ne saurait juger. Il est à sa place parmi ses amis, Manolo surtout, à qui il a toujours été fidèle. On prendra en particulier le temps de remarquer son travail de dessinateur, dans la troisième salle, avec quelques petites merveilles d’une ou deux lignes à peine. On verra aussi dans les natures mortes des années cubistes, son effort contre nature pour participer à un mouvement d’avant garde. Mais au final, les paysages du Vallespir répétés, l’arbre en fleur (un amandier?) du domaine des Capucins maintes fois représenté sont le coeur de son projet de peintre, humble. Sans doute, pour avoir tant d’amis à forte personnalité, en avait-il une prononcée qui ne transparaît pas dans les toiles. C’est pourtant l’occasion de raviver le souvenir d’une époque où on devait bien s’amuser, quelque soit le génie ! On aurait bien aimé être de ses amis.

Exposition « Frank Burty Haviland », jusqu’au 6 juin 2010.
Musée de Céret. www.musee-ceret.com
8, Bd Maréchal Joffre 66400 Céret

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