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On ne se rend pas bien compte, blasés que nous sommes, à quel point la physique actuelle regorge de théories à faire tomber de sa chaise. Pendant que la notion de “réalité” est mise à toutes les sauces dans les textes sur l’art, les chercheurs en sciences dures, les vrais, conquièrent au galop les domaines de l’infiniment grand et de l’infiniment bizarre. Il le font, sans même se demander si la réalité existe. Et losque de temps en temps, de grands savants, grandes âmes se penchant vers nous, se lancent dans de périlleux exercices de vulgarisation, le résultat est pour le coup irréel: distorsions de l’espace et du temps bien sûr, mais surtout théorie des cordes, trous noirs, univers parallèles, énergie noire, etc. cf Au delà de l’espace et du temps, la nouvelle physique, Marc Lachièze-Rey (Le Pommier éditions, 2003).

La réalité, si tant est qu’il y en ait une, ne peut être saisie que par des théories scientifiques impossibles à unifier, contradictoires parfois, bref une science proche de la poésie, à ne pas mettre un Descartes dehors ! Alors qu’un artiste…

L’absurde en une couleur

Les dessins d’Abdelkader Benchamma puisent dans les impossibilités à décrire un univers à la fois lyrique et absurde. Les personnages, sans expression, errent dans des mondes sourds où la part belle est faite aux sinkholes, ces trous immenses qui apparaissent sans prévenir. Les dessins, la plupart du temps monochromes- voire noir sur noir- présentent des actions impossibles, ou sans finalité apparente. L’atmosphère interloquée qui s’en dégage n’est pas sans rappeler celle de la Beat Generation, de J.Giorno ou Burroughs, ce qu’Abdelkader Benchamma revendique. Les personnages qu’il dessine donnent l’impression d’une absence : ils sont à la croisée de plusieurs mondes, dans un perpétuel ailleurs. Un peu également comme les personnages de Becket, qui fuient tout en restant sur place, la plupart du temps atteints d’une logorrhée qui les confine au silence.

Le dessin est une écriture comme les autres

D’autres séries de dessins, très grands, montrent plutôt des “paysages” : montagnes blanches ou noires, vues de très loin, où parfois des chapelets de personnages dérivent lentement vers on ne sait quoi. Vers ils ne savent pas quoi non plus. Cette recherche que partagent parfois Mrzyck et Moriceau est cependant dépouillée de son aspect cynique ou ironique. Pour autant, l’“esprit de sérieux” que fuyait Zarathoustra n’est pas non plus au rendez-vous. Il s’agit plutôt de snapshots mentaux d’univers mouvants. Le croisement entre la littérature et le dessin se fait explicite lorsque A. Benchamma réalise des œuvres murales faites de phrases entrelacées, écrites automatiquement, qui, illisibles au final, dessinent des paysages abstraits, Le dessin est une forme d’écriture parmi d’autres, et le langage est alors conçu comme un motif. Ce n’est plus l’inconscient qui est structuré comme un langage, bien heureusement, mais l’écriture qui s’accumule comme un dessin ! D’autres séries enfin, comme des “tas” de formes informes, illustrent encore le sentiment d’un réel feuilleté, morcelé et fuyant. Ils forcent à une sorte de recueillement étrange, immédiat, comme une contemplation profonde, primitive et anthropologique, qui appuie la où ça dérange : sur notre zapping intérieur.

Né en 1975 à Mazamet, en région toulousaine, A. Benchamma vit actuellement à Montpellier. Il a été montré pour la première fois dans l’exposition “Draw” (Gal. Agnès B, 2005) puis régulièrement dans des expositions monographiques ou collectives, comme récemment au printemps de septembre, à Toulouse. A. Benchamma est également représenté par ADN (Barcelone) et F. Luger (Milan).

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