Langue

Le nationalisme catalan pèse 3% dans le débat politique des Pyrénées-Orientales, mais le nationalisme corse a obtenu 36% aux dernières régionales, avec des candidats jeunes et en costard. Même si on parle beaucoup d’identité ici, le catalanisme est un échec ?

Je crois que la Catalogne Nord a été séduite par les idéaux de la Révolution Française « Liberté, Egalité, Fraternité ». Mais si le peuple a adhéré à ces idéaux, il considérait inimaginable de renoncer à sa langue : c’est pourquoi le pays n’a pas vu venir sa dénationalisation. Beaucoup plus tard, le Parti Communiste a eu un poids considérable. Ici, à travers les idéaux universalistes révolutionnaires et l’internationalisme communiste, le pays a renoncé à sa propre personnalité : mais l’universalisme « Liberté, Egalité, Fraternité » n’est pas universel, car si vous dites « Llibertat, Igualtat, Fraternitat », vous êtes un traître, un ennemi de la liberté. En Corse ou au Pays Basque, au départ, le processus, très différent, était réactionnaire. La Corse était une société très méditerranéenne, et le poids de l’Eglise énorme au Pays Basque : ici aussi, ce sentiment était fort, mais contrebalancé par ce sentiment du peuple, favorable à l’égalité et au progrès social.

Pourtant, au moment où s’étendait l’influence de la Révolution Française en Roussillon, la région de Girona et la Catalogne du sud ont fortement résisté à cette influence, et à Napoléon. Le sud est devenu une place forte du Carlisme (Mouvement populaire de défense de la monarchie absolue et des « furs », les usages territoriaux). Même l’anthropologue Emmanuel Todd affirme que la Catalogne est un pays de « familles souche », où la valeur d’égalité est absente. Perpignan et Girona, ou Barcelone, ont rompu ?

Oui, mais ici nous étions dans le moule français depuis 1640, signalé par l’occupation française. Il s’est produit une rupture importante, due en partie à l’application du Droit Civil catalan, qui octroie une grande importance au rôle de l’Hereu (l’héritier unique – ndlr), essentiel au niveau du mas, conçu en tant que lieu de vie, unité familiale et de production : le Carlisme, c’est cela, en grande partie. Il est certain que tout cela a été cassé par la Révolution Française, qui a entraîné une grosse rupture entre le nord et le sud de la Catalogne, c’est sûr.

Si l’on résume le jacobinisme aux idées universalistes d’Egalité et de Fraternité, selon lesquelles nous sommes tous frères, à quoi sert la langue catalane ? Cela a encore un sens de parler catalan, ici, et aujourd’hui ?

C’est une grande question que les Français aussi peuvent se poser, dans la mesure où la langue française est soumise à la « linga franca » anglo-saxonne. Pour moi, même s’il cela ne sert à rien, le catalan est mon identité, ma langue, mon histoire, qu’ils ont voulu me cacher et que j’ai découverte : mon engagement est un acte de révolte contre un mensonge, dès lors que j’ai pris conscience que tout un système voulait me priver d’une chose intime. A un niveau plus pragmatique, la langue catalane est une opportunité économique, car, par force, à travers de l’Union Européenne, nous faisons partie de l’Interland de la métropole barcelonaise : nous avons par là un facteur d’intégration au monde.

En 2010, trois partis politiques catalanistes existent à Perpignan, un du nord et deux de Catalogne du Sud (Unitat Catalana, Esquerra Republicana de Catalunya – ERC et Convergence Démocratique de Catalogne – CDC), ainsi que cinq ou six associations culturelles qui se réclament du catalanisme. Ces organisations ont en commun d’être dirigées par des vieux, ou des personnes de Catalogne du Sud. Là est le problème?

(Rire). Le problème générationnel existe, c’est clair. Mais c’est peut-être la faute de ma génération, qui n’a pas su trouver les relais. Au niveau des partis, Unitat Catalana (qui fait partie de la majorité municipale UMP de Jean-Marc Pujol à la mairie de Perpignan) a joué un rôle, sans doute plus important que ce que représente sa force réelle, et je trouve cela très bien. Les partis du sud, quant à eux, ont ici une implication négative, comme le démontre l’expérience sur le long terme : ils ont tendance à importer des problématiques du sud, qui leur sont propres, jusqu’à Perpignan. Je pense que la situation politique ici est tellement différente de celle du sud que ces partis n’abordent pas les bonnes problématiques. Par exemple, un parti comme ERC (gauche républicaine, indépendantiste – ndlr) affirme que la Région catalane ne servirait à rien, car nous avons le Département, et que demain nous aurons l’indépendance. C’est une bêtise, puisque le Département est le passé, tandis que la Région est le futur, et que l’indépendance ne peut être entrevue qu’en Catalogne du sud. Asséner ce genre de choses est un calque intégral du sud de la Catalogne. La situation ici est tellement frustrante que ces partis vivent plus la réalité du sud que la réalité du nord. En revanche, au plan culturel, l’aide du sud a été indispensable, et très positive, pour les écoles La Bressola comme pour l’Université Catalane d’Eté de Prades.

Franchement, la réunification de la Catalogne est-elle possible, lorsqu’on a deux pays si différents ? Le catalanisme n’est pas caduque à Perpignan ?

A mon avis, je ne le verrai pas, mais l’Europe, avec toute sa politique transfrontalière, signifie un pas en avant. L’Eurodistrict en est un autre. C’est-à-dire que les Etats sont le passé, et que l’Europe est le futur : par exemple, la première fois que j’ai touche un euro, j’ai trouvé cela extraordinaire, car c’était la première fois depuis le XVIIe siècle que j’avais la même monnaie que mes frères du sud. Pour le catalanisme, je suis très optimiste ; Ce sera un catalanisme ouvert, constitué de personnes venues de l’extérieur, qui accepteront que le Roussillon se recatalanise progressivement, sous l’influence de ce mouvement catalan. La chose se fait d’ailleurs déjà, doucement, tranquillement. Nous sommes cette minorité qui peut faire se lever la majorité, et il est certain que le catalanisme pourra être un jour politiquement décisif.

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