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Contrairement aux périodes historiques usées jusqu’à la corde mais devenues un commerce renouvelable, l’épisode tragique du retrait d’Espagne et de l’entrée en territoire français des Républicains espagnols, en janvier-février 1939, est un marché mémoriel à explorer. Cette « Retirada » (ou « retraite », de « battre en retraite »), exil pour les populations du Sud et immigration impromptue pour celles du Nord de la Catalogne, fait encore l’objet d’un débat consensuel et sentimental, sur fond de tabou concernant le rôle de la France démocratique d’alors, dirigée par le radical Edouard Daladier. Cette exposition, présentée par la Ville de Perpignan en partenariat avec le Museu Memorial de l’Exili de La Jonquera et la région Languedoc-Roussillon, réunit 80 photographies poignantes, rarement tendres, qui constituent un « film » des événements : en février 1939, plus de 100.000 personnes, familles, enfants parfois seuls, civils et militaires, franchissent les passages frontaliers entre les Catalogne avant de s’échouer dans les Camps de concentration. Le peintre-photographe Manuel Moros, installé à Collioure, témoin direct de cette retirada, croque l’entrée des malheureux dans un territoire français supposé hospitalier. Visages hébétés, militants écroulés d’épuisement et même enfants souriants, incertitude collective face à un « avant » et un « après », dans le temps et dans l’espace, tout cela se respire dans cette rétrospective, jusqu’à présent dispersée, permettant pour la première fois de découvrir dans son intégralité cette errance humaine. Ce caractère global fournit tout autant un matériau historique pédagogiquement utile qu’un plaisir gêné : c’était dur, c’était beau. Ces photographies mises à l’abri lors de l’arrivée des troupes allemandes, en 1942 à Collioure, ont été découvertes en 1945 au fond d’un jardin.

Faire de l’Art avec le malheur

Le rapprochement est évident entre la propre vie de l’auteur des photographies et les acteurs involontaires : Manuel Moros, de père colombien, de mère française, naturalisé français en 1912 bien que né à Paris en 1898, partage l’hispanité et la galère identitaire avec les migrants. Il rencontre les premiers réfugiés à Collioure, où est installé son atelier dans le quartier classique du Port d’avall, et les fixe sur pellicule avant de rejoindre Cerbère, le 5 février. Dans ce goulet d’étranglement la réalité s’offre par une mise en scène à l’économie, sur fond de basculement politique, avec autant de personnages que de drames. Une série d’allers-retours complètera ce qui devient un reportage sans velléités commerciales pour un artiste hors du besoin, seulement mobilisé de février à juillet 1940, et, divorcé depuis quelques mois, libre de son temps. Le 10 février, le flux des réfugiés militaires prend le relais sous l’œil de Moros, qui, en témoin privilégié, assiste au montage du Camp de Concentration d’Argelès, encore désert, dont les clichés classiques étaient jusque là ceux de l’entassement des populations. Malgré l’urgence et la tension silencieuse, la qualité de ce travail dégage une forme de beauté indécente, sans voyeurisme, quoique. Cette exposition de clichés intimistes est un immense événement des célébrations du 70e anniversaire de la Retirada, en 2009, mais on se questionnera toujours sur la passivité humanitaire des reporters de tous poils face aux désastres de toute sorte. Manuel Moros, un temps inclus dans le groupe des artistes Roussillonnais Aristide Maillol et Gustave Violet, avec qui il expose ses toiles en 1936, lui-même en proie à une errance de luxe entre Paris et Collioure, puis la Haute-Garonne et la Provence, s’est marié pour la première fois à Perpignan en 1926, et a fini ses jours à Banyuls, lors d’un bref séjour, en 1975, quelques mois avant la mort du général Franco. Troublante filiation pour une troublante exposition.

« La Retirada dans le regard de Manuel Moros » – La Poudrière – Rue Rabelais – Perpignan. Expositon jusqu’au 17 janvier 2009.
Egalement au Museu Memorial de l’Exili – la Jonquera – Du 30 janvier au 30 mars 2009.

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