Langue

Article issu du cercle d’analyse Opencat, fondé à Perpignan en 2010. Retrouvez-en les fondamentaux sur www.open.cat.

L’évidence exige que la circulation de l’information dans un bassin géographique déterminé soit fondatrice de la construction des territoires locaux, régionaux, nationaux ou transnationaux. À ce titre, le media télévisuel, prépondérant à l’échelle planétaire, constituerait un élément structurant de premier niveau sur l’axe Perpignan-Figueres-Girona. En effet, les volontés de rapprochement, de partages d’expériences, et plus avant de partenariats économiques et culturels forts, présupposent l’indispensable préalable de la connaissance de l’environnement social et du mode de fonctionnement de la société voisine. Plus largement, il serait question de maîtriser la psychologie globale des territoires, fruit de l’Histoire, ancienne et contemporaine, tout autant que des aléas liés aux difficultés du nouveau siècle.

La directive européenne « Télévision sans Frontières » reste stérile

Depuis le milieu de la première décennie du nouveau siècle, la redistribution des cartes audiovisuelles a constitué un recul pour la connaissance mutuelle des habitants des bassins du Roussillon et de l’Empordà, consécutivement à l’arrivée de la Télévision Numérique Terrestre (TNT). Si en 1990, à Perpignan et à Figueres, il était commun de recevoir un nombre comparable de chaînes françaises, sud-catalanes et espagnoles, par voie hertzienne classique, la TNT a bouleversé l’offre. En territoire français, 25 chaînes seront accessibles gratuitement en septembre 2012, pour 19 chaînes en décembre 2011. Le déséquilibre culturel est patent, en vertu de l’absence de politique officielle de distribution des ondes sud-catalanes et espagnoles vers le Nord. À l’identique, les téléspectateurs de l’axe La Jonquera-Figueres-Girona-Costa Brava, qui recevaient auparavant les chaînes françaises classiques, rencontrent des difficultés avec la TNT, et doivent se cantonner aux chaînes du territoire espagnol. Sans nul doute, dans un paradoxe surprenant, l’ouverture européenne est parallèle à un recul historique : l’ère numérique, facteur de souplesse technique, a pris le pas sur l’ère analogique débutée dans les années 1920, mais son effectivité s’avère bien moindre dans un cadre transnational. Au plan légal, la directive européenne « Télévision sans Frontières » de 1989, remaniée en 2007, peine encore à quitter le stade de pieuse intention, malgré prôner une « libre circulation des programmes télévisés européens au sein du marché intérieur ».

La Belgique, le Royaume-Uni, l’Allemagne, se concertent avec la France

En préparation au passage intégral à la TNT en France, effectif depuis le 29 novembre 2011, des « plans de fréquences » sont en marche dans plusieurs zones limitrophes, afin d’harmoniser le spectre radioélectrique. Pour rompre avec les anciennes périodes de brouillages et de parasitages provoqués par l’attribution de fréquences de télévision identiques ou trop proches, les États ont envisagé plusieurs territoires binationaux comme des entités administratives uniques, les ondes ne disposant pas de freins géographiques, au contraire des lois. Dans la Région Alsace, un plan de fréquences frontalier a été concerté dès 2010 avec les länder allemands de Rhénanie et du Palatinat, tandis que le basculement au tout TNT du sud-est du Royaume-Uni, en juin 2012, impose aux autorités un partage des fréquences finement concerté, afin que les émetteurs de la région anglaise de Canterbury et ceux de la région française de Calais, séparés de 40 km pour les plus proches, ne disposent pas des mêmes fréquences. Cette distribution internationale d’un même spectre, traduite par une répartition des canaux, sera réelle courant 2012 entre la France et la Belgique, avec pour résultat une offre télévisuelle internationale harmonisée, pour les habitants du secteur Lille-Charleroi. Dans tous les cas, le Ministère français de l’Économie, des Finances et de l’Industrie est mis à contribution, à travers l’Agence nationale des fréquences (ANFR), dans une avancée européenne considérable, car la réception des chaînes de part et d’autre d’une ligne frontière était jusque-là issue d’une improvisation certaine, assortie parfois de pénalités judiciaires.

Un cadre juridique nouveau, au profit de Perpignan et de Figueres

Les deux principaux centres émetteurs de ce périmètre sont situés au Pic du Neulós, sur le périmètre communal de Sorède, dans les Pyrénées-Orientales, et au Pic de les Salines, à Maçanet de Cabrenys, dans le canton de l’Alt Empordà, province de Girona. Les pylônes d’émission, tous deux visibles depuis Perpignan et Figueres, signalent un bassin commun de téléspectateurs, mais, faute d’accord internationaux, le passage à la TNT a comporté deux replis nationaux : la télévision analogique française était présente jusqu’en 2009 sur les écrans de Figueres tandis que les chaînes catalanes et espagnoles étaient reçues spontanément à Perpignan. Mais les centres émetteurs TNT, qui disposent d’un rayonnement plus capricieux que celui de leurs ancêtres analogiques, ont été négligés des deux côtés dans leur caractère international, au bénéfice d’un rayonnement national-local. Afin de résoudre cette problématique, un « traité bilatéral franco-espagnol » est à l’étude depuis fin 2009 entre le ministère français des Affaires étrangères et européenne et le ministère de l’Industrie espagnol. Cette possibilité, relayée par le député des Pyrénées-Orientales François Calvet, doit permettre une « plus grande diversité des programmes (…) par le développement de l’offre télévisuelle locale ». Il s’agirait d’établir un « cadre juridique approprié », doublé d’un « dispositif de réciprocité au profit des services audiovisuels français ». A terme, les multiplex, ou « MUX », distribuant les 28 chaînes sud-catalanes et espagnoles, dont TV3, 8TV, Barça TV, La Sexta ou encore Neox et Telecinco, parfois captées dans les secteurs du Roussillon et du Vallespir, seraient définitivement diffusés. Car à l’inverse des deux dernières décennies du XXe siècle, lorsque la chaîne généraliste catalane TV3 était massivement et légalement reçue dans les foyers des Pyrénées-Orientales depuis Maçanet de Cabrenys, la TNT est livrée à sa propre discrétion. De la sorte, le MUX gouvernemental catalan, qui transmet vers Perpignan, depuis mars 2010, les chaînes TV3, 33, 3/24 et Super3, limite à 20 watts sa puissance d’émission, face à un besoin de 100 watts. Toléré mais non légalisé par l’État français, ce dispositif destiné originellement au secteur la Jonquera-Figueres doit, à terme, bénéficier d’un cadre de transparence. En outre, l’ajout du bouquet du groupe media Godó, comportant 8TV et Barça TV, serait combiné au premier. Au-delà, l’essentiel de l’offre numérique ibérique serait composé, dans une ambition européenne, d’une vingtaine de chaînes supplémentaires, dont les quatre programmes de la Télévision nationale espagnole TVE, disparus de la plupart des écrans du Roussillon en 2009, après près de quarante années de diffusion normalisée. En ce sens, en août 2011, le ministère français des Affaires étrangères a signalé au député « l’état d’avancement du projet d’accord franco-espagnol sur la diffusion des chaînes numériques espagnoles en territoire français », en induisant une présence télévisuelle non limitée aux seules chaînes catalanes. Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) était alors en charge de fournir une liste de canaux exploitables, tandis que les « communautés autonomes espagnoles », en l’occurrence la Generalitat de Catalogne, était encouragée à « engager sans tarder une discussion approfondie avec les autorités de l’État central ». Cependant, dans une anticipation certaine, un territoire des Pyrénées-Orientales est équipé depuis 2008 : la Communauté de Communes Albères-Côte Vermeille diffuse quatre chaînes publiques catalanes et quatre chaînes publiques espagnoles vers ses 12 communes. Un dispositif dédié, financé par la collectivité, permet de recevoir les chaînes catalanes dans le cadre supposé de l’accord international, tandis que les chaînes espagnoles seront diffusées « sans autorisation », selon Pierre Aylagas, président de cette collectivité territoriale (journal L’Indépendant, Perpignan, 27 novembre 2011).

Perspectives et limites d’une offre TNT partagée

Dans un cadre international de diversité et de réciprocité, l’exemple de la Jonquera trouve une exemplarité remarquable, la mairie de cette commune à forte réputation commerciale et cosmopolite ayant fait installer en 2010 le multiplex TNT français intégral, en bordure d’autoroute. Les habitants y disposent ainsi, dans un cadre de tolérance, mais en marge d’un dispositif légal à caractère général, d’une offre européenne de premier plan. En effet, lorsque sur un même écran se côtoient les chaînes familiales France 5, TV3 et La 2, les généralistes culturelles ARTE et 33, les chaînes d’information continue BFMTV, 24 Horas et 3/24, ou encore les programmes pour enfants Super3, Gulli et Clan, un nouveau panorama se dessine. Ouvert sur l’international de proximité, ce paysage audiovisuel unique renforce l’évidence de l’Autre, tout en rendant possible, par la force de la banalisation à l’échelle quotidienne, de multiples coopérations. Néanmoins, les tractations actuelles et futures entre l’Agence Nationale française des Fréquences (ANF), le Secrétariat catalan des Media (Secretaria de Mitjans de Comunicació) et le ministère espagnol de l’Industrie concernent une planification à renouveler, une fois acquise. En effet, les nouveaux standards techniques, dont la Télévision à Ultra Haute Définition (TUHD), définis lors de la 12e Conférence mondiale des radiocommunications (CMR) de janvier 2012 à Genève, induisent de nouvelles évolutions. Le cadre fragile des échanges internationaux de proximité entre Perpignan et Figueres, qui requiert la mise en place périodique de démarches diplomatiques, devrait rencontrer de nouveaux défis. À cela s’ajoutera dès 2020 l’hégémonie de la télévision transmise par Internet : l’addition des plateformes développées par les opérateurs français et espagnols, à l’exemple de Orange et Ono, débouchera sur pléthore de programmes. L’échelle des centaines de chaînes pouvant atteindre le millier, il s’agira alors de distinguer une grappe de médias parmi une multitude vertigineuse.

Partager