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Les Pyrénées-Orientales abritent depuis 2007 la formation musicale, burlesque et phénoménale Al Chemist. Ce duo formé par deux anciens collégiens d’Amélie-les-bains devenus musiciens professionnels, affiche trois albums auto-produits, dont les ventes atteignent plusieurs milliers d’exemplaires. Le dernier, intitulé « Ouillade intersidérale », est accompagné d’une tournée promotionnelle à faire pâlir nombre d’artistes, qui sillonne le Pays Catalan de la mer à la montagne. Al Chemist, armé d’un fan club, d’un logo, de merchandising et d’un univers de références propre, est un groupe inclassable. En rock ou en ballade, ses chansons absorbent les grands clichés de la culture catalane touristique. Les rousquilles, les vigatanes, la sardane et la cargolade constituent la toile de fond : les biscuits, les chaussures, la danse et la cuisine du pays, inconnus de la majorité des francophones, séduisent un public de proximité mais aussi de touristes. Par un « partage identitaire » assumé et des valeurs environnementales et humaines, Al Chemist se situe aux antipodes d’autres : les artistes Luce, Cali ou Dani, originaires du Roussillon, emploient des profils acceptables sur M6, TF1 ou au festival des Vieilles Charrues.

Groupe inexportable, immense succès local

Après Jordi Barre et Joan Pau Giné, chantres de la chanson nord-catalane exprimée en catalan, respectivement disparus en 2001 et 1994, la Catalogne du Nord ne connaît aucune relève populaire. Mais Al Chemist, qui s’exprime principalement en français, représente une continuité, bien moins poétique. Jordi Barre pouvait toucher l’universel en chantant la vie et l’amour, sans références forcées au territoire. Al Chemist parle du territoire et de ses gens, tout en trouvant son succès indiscutable par abus de déictiques, exprimant un « ici » et un « maintenant », qui rendent sa formule quasiment inexportable. La maîtrise du micro-climat nord-catalan offre une empathie profonde avec les spectateurs, pour une reconnaissance au pays opposée à une dilution ailleurs. Sans considérations de talent ni de marges territoriales, la différence avec les chanteurs Thomas Dutronc ou Renaud, tout aussi inexportables, est infime.

Chanson-reportage humoristique

Alors qu’à Perpignan, le néo-concept de « catalanité » compense des réalités authentiques, Al Chemist préfère la province nord-catalane, revendique son voisinage avec l’USAP et le Canigó dans les fondamentaux du territoire et ne boude pas son association avec l’ambiance des férias. Ses deux composants, Alain Casenova et Hugues Di Francesco, se sont fait connaître en 2008 en chantant « Vamos a la frontera », allégorie des jours pluvieux d’été, lorsque le flot touristique se répand sur les routes, du Roussillon vers Le Perthus. Criant de vérité, ce titre a été suivi du « Dallas« , chanson-reportage humoristique fondée sur la sociologie des clients de bordels de La Jonquera. Malgré une allusion vulgaire à la fellation et à la masturbation, disgracieusement exprimée en catalan, ce titre, comme le premier, compose un certain patrimoine. Il ne s’agit pas de créations pérennes, comme les mélodies de Jordi Barre, mais d’une réalité rendue possible par l’outrage du temps, la perte de valeurs culturelles et le besoin de repères.