Bimensuel - N°54 - du 19 avril au 3 mai 2008
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Et si on inventait la drogue sans effets secondaires ?
Loin de la responsabilité individuelle, le contrôle public des psychotropes mineurs, tels le tabac, impose des produits sanitairement et socialement acceptables : en privant discrètement le citoyen du libre-arbitre, la morale chassera la liberté.

Concert à Perpignan, mai 2005...

après un article du magazine Science et Vie de février 2007, notre cerveau est adapté à un monde qui n’existe plus : « Nos prédispositions cognitives sont formatées pour la préhistoire » dit le dossier, ce qui impliquerait pour l’homme du 21ème siècle des perceptions, des sensations, des humeurs ou des fonctions psychologiques et comportementales inadaptées à son environnement. Un cerveau taillé pour des conditions de vie très précaires pourrait-il expliquer au moins en partie le recours massif de l’homme moderne aux psychotropes de toutes sortes, parfois au détriment de sa santé ? C’est un fait, l’homme moderne ne se contente pas de sa simple fonction cérébrale : par une panoplie composée de chocolat, thé, café, tabac, alcool, chanvre indien, coca, pavot ou composés chimiques divers, il tend à intervenir sur le fonctionnement normal, conscient, de son cerveau, en dehors de tout contexte pathologique. Que ce soit pour des raisons dites récréatives, anthéogènes ou d’amélioration de ses performances physiques et intellectuelles, cela fait plus de 20.000 ans que l’Homme comble un besoin tout juste après ses besoins alimentaires. Ces produits aident Homo Sapiens, devenu Homo Drogus, à survivre dans une existence que son cerveau peine à gérer.

Le tabac, plus toxique que la cocaïne

Ainsi va le tabac, et sa molécule de nicotine, qui apaise et réduit les sensations d’anxiété et de colère, mais qui provoque aussi un sentiment de stimulation et aide à se concentrer : la nicotine est un cholinergique et a par conséquent des effets positifs, sinon pourquoi fumerait-on ? N’en déplaise aux moralistes, la persistance du tabagisme ne s’explique pas que par la dépendance qu’il impose, mais aussi par ses inavouables vertus de stimulant mineur sans effets délétères sur le cerveau. D’après le rapport Roques de 1998, le tabac a cependant une toxicité générale pour le corps humain très forte, voire plus forte que l’alcool ou la cocaïne : c’est un fait, le tabac tue et les cancers qu’il implique ont un fort impact social. Dans la balance bénéfice/risque, le tabac a un rapport très négatif et si ce n’était le poids des habitudes culturelles et l’imaginaire qu’il véhicule, ce produit ne devrait plus être consommé, du moins sous sa forme actuelle. La puissante industrie du tabac l’a d’ailleurs compris en redéployant son industrie vers les pays en voie de développement : le tabac, clairement décrié depuis les années 1980 (mais pas plus tôt…), n’a plus beaucoup d’avenir dans le monde occidental. Il est aujourd’hui progressivement banni de tous les champs (les seules zones libres sont désormais l’air libre et l’univers privé du domicile des consommateurs). L’alcool suivra en raison de sa dangerosité sociale.

L’avenir des drogues est pharmaceutique

En attendant que la sélection naturelle fasse son œuvre à l’égard du cerveau de l’homme, et face à la fin annoncée du tabac, il est fort à parier que d’autres produits, à la toxicité limitée, juste ce qu’il faut de dépendance et à la dangerosité sociale nulle, viendront progressivement remplir les convivialités quotidiennes et les petits ou grands états d’âmes : du gel douche stimulant en passant par les boissons énergisantes, mais surtout un panel de produits pharmaceutiques aux effets croissants enrichiront d’autres industries, entre agro-alimentaire et produits plus ou moins médicinaux. Les sociétés scientifiques et individualistes ne sauront tolérer la moindre prise de risque sanitaire ou sociale mais savent très bien, à la manière de Matrix, que l’humanité ne peut se passer de ces petits travers : le contrôle des adjuvants est déjà un enjeu en attendant la drogue véritablement sociale, le soma d’Aldous Huxley, qui rendra l’humanité béate. Sera-ce alors le stade ultime de la moralisation de la société humaine, autrement dit du progrès ?

Ecrivez au rédacteur Stéphane Delmas | 12.01.08
 
 
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