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Malgré ces temps difficiles pour nous, pauvres citoyens du bas, les politiques (hommes et femmes) n’ont jamais autant fait preuve d’aussi peu de vergogne. Les socialistes jouent, honteusement, la carte de la déchirure interne sur les personnes sans avoir travaillé sur un projet d’envergure nationale : à croire que leurs petites popotes leur suffisent ; ils préfèrent les feux de la rampe jouant de l’image avec les médias. C’est Sainte Ségolène, toute de blanc vêtue, partant en croisade sur tous les plateaux sur toutes les antennes pour « rénover le PS » et amenant avec elle ses apôtres prêchant la bonne parole tout en menaçant de traîner devant les tribunaux les hérétiques face à la Retorse Martine, réservée et mesurant ses interventions publiques, faisant mine de travailler à la (bonne) tenue du parti ; c’était jouer les militants contre les cadres pièce déjà vue à droite et conduisant à la scission. Une telle mobilisation de moyen pour le poste de Grand Manitou de la chefferie, laisse à penser que la place doit être assez agréable. Le plus « drôle » dans tout ça, c’est qu’un ministre d’ouverture (à la faveur de la discrimination positive à la mode visant à mettre en avant les « minorités visibles » en l’occurrence un Homme Socialiste), Monsieur Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat chargé de la défense, se propose de fonder un nouveau parti politique d’opposition, de proposition, voire de critique et… de gauche appelé « Gauche Moderne ». Si les socialistes avaient inventé la « gauche plurielle », les sarkozystes fabriquent la droite schizophrène : à ce niveau ce n’est plus le mariage de la carpe et du lapin, c’est produire un parti qui s’autonomise de ses origines, de ses racines et assez forte pour disloquer les partis existants (socialistes et UDF) et pour les intégrer via de nouvelles dénominations (Gauche Moderne, Nouveau Centre), un peu à l’image de ces pays qui justifient l’existence d’un parti unique et voient d’un mauvais œil toute idée d’alternance puisque toutes les expressions sont contenus dans ce seul parti, pourquoi aller chercher ailleurs ?
La politique française est passée du rigide au frivole
O tempora, o mores ! Il n’y a pas tout à fait quinze ans, Monsieur Bernard Tapie, à l’occasion d’un débat qui l’opposait à Monsieur Jean-Marie le Pen, déclarait solennellement à Monsieur Paul Amar (l’arbitre du débat qui, prévoyant un combat musclé entre les deux orateurs, leur avait malicieusement distribué des gants de boxe) « C’est sérieux la politique ». Aujourd’hui, les politiques, non content de se donner en spectacle de la plus vulgaire des manières, font un spectacle : de la grand Messe proclamant le triomphe de Sarkozy Champion de l’UMP au one woman show de Ségolène au Zénith parisien. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la France est passée d’un monde politique sclérosé par l’esprit de sérieux, sûrement trop compassé, à un univers politique complètement frivole. A l’art de la plaisanterie politique faisant référence à une certaine culture classique (ah les traits d’esprit volontaires qui faisaient dire d’un tel : « Il s’est rêvé César, il est mort Pompée [en l’occurrence pompé suffisait] », ou encore de tel autre, alors Garde des Sceaux « Saint-Louis rendait la Justice sous un chêne, lui la rend comme un gland » et même ce subtil humour involontaire avéré au sujet de « l’hérédité de l’infertilité masculine » ou non « je suis pour l’égalité des sexes et prendrait des mesures personnellement » voire « nous n’avons jamais changé, nous ne changeons pas, nous ne changerons jamais, nous sommes le parti du changement »), fait place l’exposition de la vie privée du politicien véritable icône de ce début de millénaire (qui, pourtant, aurait dû être spirituel selon Malraux aidé de Mitterrand léguant à la France les forces de l’esprit). Le mélange des genres vient de ce que si le personnel politique a toujours fréquenté « le monde », il demeurait extérieur à ces phénomènes de mode, alors qu’à présent il l’intègre et peu à peu glisse en son sein ; de tout temps, du fait du soi-disant besoin de séduire qu’éprouverait l’Homme politique, des histoires ont été véhiculées entre tel personnage d’Etat et telle « star » (chaque Kennedy a eu sa Marilyn vraie ou supposée), la nouveauté actuelle est que ce qui était jusque là une passade devient officiel et s’affiche : les ministres vivent avec des journalistes, un président se marie avec un mannequin, une perpétuelle candidate fait la une des journaux « people » avec un humoriste.
Discours politiques pour analphabètes
Dès lors, il apparaît que le politique use des ressources du pathos pour « paraître humain », à défaut de vivre comme tout le monde, il veut montrer une vie « normale » ; mais cela accentue le décalage entre le monde politique et les gens de la rue. A force de ne pas (ou plus) vouloir faire peur aux gens, le discours politique s’est peu à peu appauvri : ce sont d’abord les données qui ont été supprimées (trop techniques), puis les fondements théoriques ont été coupés (trop intellectuels) ; l’« Homme du passif » et l’« Homme du passé » se sont accordés en considérant le citoyen comme la fameuse ménagère de moins de cinquante ans : les suffrages valent, désormais, des parts de marché – la politique est, ainsi, devenue un bien de consommation comme un autre et les partis draguent le chaland sans plus promettre des lendemains qui chantent, mais avec des cotisations à prix réduit ; de l’idéologie à la publicité seule la propagande est demeurée la même. Et la concurrence a amené ceci de merveilleux : un rapprochement sans doute jamais observé des discours politiques – un baron socialiste peut se dire libéral aussi bien qu’un membre du gouvernement s’affirmer social-démocrate. La question qui se pose est de se demander si dans un monde aussi peu différencié il existe une « troisième voie » pourtant envisageable encore dans le paysage politique fortement polarisé, même si ce n’était qu’en façade, à la fin du millénaire dernier. Que vaut cette recherche d’un consensus mou à part prouver que l’enjeu est d’obtenir le pouvoir pour avoir le pouvoir, comme l’a si bien montré le dernier Président de la République. Et ce qui est vrai au plan national se vérifie, également, au niveau local, où les étiquettes et les appartenances fluctuent au rythme des faveurs du moment. Quelle est la signification de cette hypothétique « troisième voie » qui nous vient d’un passé chaotique dans lequel un général avait déclaré que la France n’était ni de droite, ni de gauche, mais que la France était la France.
Le marché des possibles, réduit à deux options
Et puis après tout pourquoi pas : glissons-nous dans le spectacle et contemplons-le. L’inaction politique (locale ou nationale) et contrebalancée par un activisme médiatique que ne renieraient pas les Dadas ou les Situs (la théorie en moins, bien entendu). Choisir de ne pas choisir dans un monde hyper polarisé où tout était politique, c’était un acte politique en ceci qu’il montrait qu’il devait y avoir une rupture entre la politique, l’Homme politique, et le reste de la vie, du monde ; c’était l’heure du non-alignement, du ni-ni, etc. Ce qui se passe actuellement est bien plus cruel : c’est l’imposition d’un non-choix, d’un ou bien… ou bien… de façade, masquant la portée politique du choix puisque tout ce qui est offert est l’option entre deux « possibles ». Au moment même où la fin de l’Histoire est racontée à son de trompes, où les visions, les horizons sont rejetés comme archaïques, obsolètes, tyranniques, nous nous trouvons dépossédés de notre capacité de choisir l’impossible, l’incalculable, l’irrationnel, le refus du fait accompli, la non acceptation de l’équivalence. Le choix, ce choix-là, le choix de l’impossible, reviendrait à accepter le clivage, non pas la rupture mais la différence voire la différance, conduirait à intégrer des valeurs ; ce qui amène à condamner la loi du marché où tout vaut tout (la condition d’équivalence indispensable au « libéralisme »). En somme, dans un monde indifférencié, nous sommes contraint au choix, mais un choix véritable qui ne saurait être réduit à des querelles de personnes (quand bien même elles se sentiraient un destin national et plus si affinités) ou, pire, d’appareil (tel parti s’acoquinant avec tel autre pour en battre un troisième sans avoir rien à proposer de véritablement alternatif).
Que faire après la déconstruction actuelle ?
Mais l’Histoire ne s’arrête pas là. Aux élites qui disent, et se disent, volontiers contre l’élitisme afin de faire « peuple », qui, sans vouloir paraître populistes, flattent tout ce qui peut être à la mode qu’il s’agisse de pensées, de personnes, d’événements historiques, pour montrer qu’ils sont proches des « gens de la rue » alors qu’en réalité ils en sont à des années lumières (le panel est large, cela va de se faire invité par des Français lambda sous l’œil bienveillant des caméras au trémoussement saccadé sur une musique de « jeunes » en passant par pousser la chansonnette, faire le coup poing, et bien d’autres choses encore), il convient de répondre cette sentence définitive attribuée à Thucydide : « Il faut choisir : se reposer ou être libre ». La liberté réclame un travail permanent (rien n’est jamais acquis, n’en déplaise à certains), de même que la responsabilité, ma responsabilité vient de mon choix, de mon choix véritable, de mon choix démesuré et immesurable, mon choix de l’impossible. C’est ce premier acte, cet acte fondateur, qui engage tous les autres à la suite. C’est là le tragique de l’être humain : choisir de devenir ce qu’il est coûte que coûte, ni plus ni moins ; c’est là aussi toute sa dignité. C’est ainsi que l’Histoire continue, appelle une suite qui serait, peut-être, celle d’une politique réellement nietzschéenne. Cela ne veut pas dire qu’il faille accepter l’éternel retour de l’identique (nous savons que si l’histoire semble se répéter c’est sous la forme d’une tragédie la première fois et d’une farce la seconde) ; il est aussi inepte de se prendre pour Henri IV de nos jours que de se considérer comme le représentant du tiers état – ce ne sont que des vues de l’esprit rien ne correspondant plus à rien : où sont les guerres de religion de nos jours ? Où sont les ordres d’une société strictement (peut-être immuablement) hiérarchisée aujourd’hui ? Il ne s’agit là que de raccourcis qui se donnent pour but de légitimer historiquement une personne qui se pense d’exception, hors du temps, et donc au-dessus de ses contemporains. Ce dont il est question, en revanche, c’est d’une nouvelle fondation de valeurs : que fait-on après avoir asséché la mer, après la réalisation de la déconstruction qui s’opère, et bien on remplit à nouveau la mer, la construction de la pensée se réalise à nouveau sur d’autres fondements. En somme, ce n’est pas l’identique qu’il faut chercher, espérer, produire, mais profiter de l’événement du retour afin de ne pas refaire les mêmes erreurs, entrer dans les mêmes schémas, mais inversement utiliser ce retour comme opportunité d’un choix, d’un choix véritable afin, fort des enseignements du passé, de faire du nouveau. Dès lors, le retour de, le recours à la « troisième voie » ne peut que produire un éclat de rire tant elle est la copie d’un passé qui n’existe plus, qui n’a plus à exister et qui ne peut plus exister.
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