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Pour certains, les identités sont juste un supplément d’âme, voire des états d’âme : des détails coûteux source de zizanie, alors qu’en temps de crise on va à l’essentiel, on prend le boulevard de l’individualisme, on entre au paradis de Johnny-la-Débrouille. C’est le bon moment pour faire des affaires, s’en sortir quand les autres coulent, et fuir comme la peste le jeu collectif. A ce niveau, la crise, ça vous aplanit tout, comme un rouleau compresseur, ça nivelle sur le standard, celui du moins-disant social et prime-time culturel, et du coup ça vous fait renoncer à tout : aux 35 heures à la française pour ceux qui en bénéficiaient, au repos dominical, à la vie de famille, à la créativité, à l’intelligence, et pourquoi pas à être vous-même. Il faut être comme il faut, se couler dans le moule, gris souris, et surtout ne rien revendiquer. Ce raisonnement « de bons sens », vous l’entendrez de ci delà, à droite et même à gauche, et pourtant Dieu ou le diable savent qu’il est suspect, pour ne pas dire faux comme un jeton… de présence, en euros plutôt qu’en dollars. Dans ces conditions, comment et pourquoi aller proclamer sa différence ? Dans des contrées où l’identitaire était jusque-là un puissant moteur de la vie sociale, politique et culturelle, comme en Catalogne Sud face à l’éclatement de la bulle immobilière aznarienne, l’identité fait désormais moins recette.
La crise, fabrique d’identité
Or la crise n’est qu’un indice de changement de valeurs et donc d’un déphasage par rapport à un certain ordre des choses pour ceux qui se reconnaissent dans les désignateurs de boucs émissaires, supposés fauteurs d’un tel désordre. Rappelez-vous Jean-Marie Le Pen à sa belle époque : comme il y avait 2 millions d’étrangers et 2 millions de chômeurs en France, il suffisait tout simplement de chasser les étrangers, venus manger le pain des Français. C’est le fameux repli identitaire : retrouvons-nous, en position défensive, autour de la même souche ou des mêmes racines. D’où le constat qu’à côté du système D, la crise fabrique de l’identité, en tous cas elle la réactive. Elle n’est plus véritablement un luxe mais un antidote puissant et efficace, mais tout dépend de son débouché car Le Pen a des ancêtres idéologiques et des collatéraux pas très présentables. L’identité, on n’y échappe pas, il faut bien en avoir une. Ceux qui n’en voient que chez les autres sont aveugles ou hypocrites !
Se redéfinir pour mieux se projeter dans l’avenir
Ceux qui croient au seul supplément d’âme et ceux qui manipulent, même s’ils ont du succès, se trompent et nous trompent. Les premiers, parce qu’ils ignorent ou feignent d’ignorer que l’identité n’est pas une pellicule superficielle, mais qu’elle est au cœur de l’humain. Demandez donc au dalaï-lama, aux évangélistes et aux islamistes de tout poil : la crise renforce les croyances. Les seconds, parce qu’ils croient ou font croire que l’identité est monobloc, un package indivisible et invariable, alors qu’on est dans du composite, du renouvelable, en perpétuelle réadaptation. L’identité ressemble à la conception de la nation du penseur français Renan : du passé, un présent et un avenir, un patrimoine et un projet qui agglomère, qui fédère, bref un espoir. La tentation, dans un présent de crise, est bien celle d’un retour arrière, au nom du « c’était mieux avant ». Redéfinissez plutôt un cadre dans lequel certains éléments de ce passé surfait et idéalisé pourront se conjuguer aux impératifs de l’actualité et à la prospective. Parce qu’on ne peut pas faire comme si de rien on venait, et que, nous disent psychologues et psychosociologues, l’individu et le groupe, pour se reconnaître eux-mêmes, ont pour besoin fondamental de se percevoir dans une continuité. A ce titre, la crise n’est donc jamais qu’un moment de recomposition identitaire, sur fond quasi ininterrompu de maillots sportifs, hymnes, drapeaux et breloques.
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